Le mot du jour

Qui suis-je?


LA VOIX DE L'ÉCHO

POUR LE PLAISIR DE TOUS: AUTEURS, LECTEURS, AUDITEURS...

mardi 10 juin 2014

TippiRod - TA MAJESTÉ, MON IMMENSE


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RÉALISÉE ET MISE EN VOIX

POUR MON PLUS GRAND PLAISIR

PAR NAÏADE*








Photo TippiPersonelle





Ta Majesté, Mon Immense


En amie de toujours je viens te conquérir

En habit de velours pour ne pas te trahir

En petits pas légers pour d'abord te saluer

Te laisser reconnaître mon désir assoiffé

À bras de tout mon corps t’embrasser enfin

Me laisser submerger au creux de tes confins

Je plonge en ton creux remontant ton échine

J'entre dans ton silence exil qui me câline

Tu épures mon derme d'un grain de sable coquin

Tu t'offres sans vergogne la courbe de mes reins

Te laisser m'avaler marquer ton impression

Boire ton écume blanche forcer mon impulsion

De mes joies ma douleur tout ce qui fait mon âme

Abreuve toi de moi rends moi légère et femme

Engourdir mes pensées en gommant mes cheveux

De mes cils incertains apercevoir les cieux

M'envelopper de tes algues que je prends par paquets

Recevoir leurs caresses dénuées de tout respect

Je veux te dominer et t'imposer mon rythme

Mais c'est bien toi la reine non déchue de ton isthme

De mes brasses énergiques dans ton flot impétueux

De mon souffle offert de mes poumons en feu

Tu joues de mes efforts, tu me fais rebondir

Tu espères me vaincre ne plus me voir jaillir

Alors je capitule et m'allonge sur ta houle

Je souris au soleil et te prends en pleine bouille

Tu es contente de toi et tu ris aux éclats 

Légèrement poussive je m'en donne à cœur joie

Je nage sereinement dans une béatitude

Totalement offerte repue de lassitude

Alors je m'autorise à sourire au nuage

Je pense à quelques vers d'un précieux langage

Pirouette je replonge ardemment dans ton ventre

De mon parcours tu m'offres le retour dans l'antre

Assouvie et ravie tu me vois repartir

Coléreuse tu te venges et veux me retenir

Tes fonds se font blessants et tes lames me fouettent

Tu oses me rejeter toute salée sur la grève

Tu voulais m'engloutir sans me laisser de trêve

Sans savoir que m'attendent les bras de mon aimé

Vers qui mes lèvres se tendent pour un baiser mouillé

Qu’elle soit dorée ou blanche ma peau est ruisselante

La vague lui a offert sa jouvence insolente

Satine aux parfums iodés habillée de soleil

À la fleur de ma peau il est ma fleur de sel





Photographies personnelles de Naïade



Un Immense Merci à Naïade pour avoir majestueusement prêté son souffle et ses images personnelles à ma rencontre marine 

*Naïade est plume et voix sur le site iPagination


Texte protégé et déposé
sur les sites 
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et Variation d'une plume

Il s'est même fait une jolie place chez mon ami Emecka parmi ses "Poésimagine"

MARCEL FAURE - 0071 à 0075 de La danse des jours et des mots

MISE EN VOIX MARCEL FAURE




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Vendredi 2 décembre 2011 

Je me lève. J'enfile ma robe de chambre. Je m'assieds sur une chaise ou dans un fauteuil. J'attends.
Un mot passe. Je souffle dessus pour attiser sa braise, je tisonne le fourneau. Le bois s'enflamme. Le feu crépite doucement. Le spectacle se met en place.
D'autres lieux, la nuit, un feu de camp, quelqu'un chante. Une grosse branche bien sèche ravive la flamme, projections incandescentes, lucioles rougeoyantes. Plus tard, allongés dans un sac de couchage, nous espérons des étoiles filantes. Mais très haut, un nuage ronge notre ciel de lit. Qui donc s'est endormi le premier.
Ici, dans un mot, un seul, il y a toute une nébuleuse de signes à explorer. Dans chaque bouche il se réinvente, et si la bouche est tendre, des fruits mûrs s'envolent et séduisent.
Et celui-ci de mot, entièrement utilitaire, — bois – que j'allais négligemment ajouter au bûcher, le voici sculpture, maison, piano, jouet, chaise, table, buffet, ou bien vivant et encore arbre à pain, cerisier, frêne, chêne, épicéa, ébène, sapin, forêt, ... – bois – et l'onde se répand en cercles concentriques. Bois, un mot initiatique qui se cache dans chaque essence, dans chaque utilisation.



Samedi 3 décembre 2011 

Pourquoi cette odeur de fumée dans mes narines ? Chauffage collectif par le sol, cuisinière électrique, dans cet univers aseptisé, toute odeur inquiète. Rien ne doit s'échapper de la hotte aspirante,
Sur la colline, dans les jardins ouvriers, quelqu'un brûle des feuilles mortes, Légère et entêtante, l'odeur s'insinue jusqu'au cœur des maisons. Ailleurs, il y a longtemps, la cheminée refoule, toute la bande d'amis tousse. Pour que le tirage se fasse, il faut ouvrir la porte extérieure qui donne sur une cour pavée de lauzes disjointes. Nous avons 25-30 ans, nous sommes heureux, nous refaisons le monde.
Aujourd'hui, toujours à refaire le monde. Aller de l'avant même si chacun de nos pas est minuscule. Le nez en l'air, suivre la piste du jardinier, nettoyer, remettre en état, préparer imperceptiblement le sentier que d'autres emprunteront. Demain l'air sera libre de droits.



Dimanche 4 décembre 2011

Un héron passe dans mon ciel de ville. Perdu ? Non, il part là bas en direction de la Loire et des étangs. Que cherchait-il ici ? L'étal d'un poissonnier ? Il calligraphie son message d'ailes sur les courbes de l'air.
Cette langue scintillante juste en dessous des dernières collines, c'est elle, ma belle encore sauvage. Elle file, vers Orléans, les châteaux et Saint-Nazaire, pour mêler son tumulte à celui de l'océan.
Une ballade que chante Serge Kerval, décrit la Loire comme une jeune fille peu farouche qui se donne volontiers, au roi comme au roturier. Les berges effrontées abritent bien des amours ingénus. À chaque méandre son doux secret.



Lundi 5 décembre 2011 

— Dis-moi, comment trouves-tu le soleil ce matin ?
— Mais il fait un temps épouvantable aujourd'hui !
Je ne parle pas de ce froid glacial qui court sous les nuages plombés. Non, non, mais de ce choc au réveil, de cette joie à faire fonctionner tes muscles, la fraîcheur de l'eau sur ton visage, le goût rouge de l'été dans la confiture de cerises, la tendresse du baiser matinal de tes enfants, la porte de l'immeuble que cette jeune fille a retenu pour t'attendre malgré la morsure du froid sur ses doigts, le bus qui patiente avant de se refermer sur toi … je continue ? L'arbre qui s'ébroue de son givre, la fontaine et sa langue de cristal, le trottoir où danse un acrobate de la glisse, l'odeur des marrons grillés …
Non, tu n'es pas frigide au bonheur, mais comme moi, souvent, tu l'oublies. Ce soir, quand tu rentreras, tes enfants tout excités t'entraîneront dans une sarabande folle avec ce rayon d'or dans les yeux qui, si enfin tu le vois, te fera dire en souriant :
— Ça sent la neige pour demain.



Mardi 6 décembre 2011 

Parfois, je suis condamné au divan. En face de moi, tes yeux soudain gris sombre. Je suis désarmé. Tu parles de l'ennui qui te prend, de la chemise qui me vieillit, de tes regrets, de ton désarrois de me voir rivé à mon stylo, de cette droite qui n'en finit pas de nous sucer, de ta mère qui te hante encore. Tout. Pêle-mêle.
Avec toi, je ne sais plus être original, inattendu. Une carte postale par jour pour te dire mon amour ? Éculé. Un colis de pâtes, chaque paquet différent de l'autre, pour surprendre ta gourmandise ? Déjà fait. Une question pour réveiller ta passion botanique ? Je suis à sec. Un projet qui te donnerait un peu de tonus ? pas d'idées. Ah, béni soit le téléphone s'il se décidait à sonner.
— Tiens, chérie, c'est pour toi.
Mais depuis quelque temps, tu as peur du téléphone. Une mauvaise nouvelle est si vite arrivée. Une amie qui épuise ta gentillesse à force de se répéter, un importun qui voudrait te vendre ce dont tu n'as pas besoin ... non pas aujourd'hui.
Et je reste coincé dans ce fauteuil, les yeux perdus dans ce bouquet de chrysanthèmes. Jetons-le, il est fané. Bouger coûte que coûte, sortir de cette léthargie nostalgique, actionner le bouton du bonheur.
Tu te lèves, tu tries, tu coupes pour sauver quelques tiges, un nouveau vase. Tu souris devant cette épure de bouquet, presque un Ikebana. Tu cherches le bon angle pour mieux l'admirer. J'acquiesce d'un signe.

Apaisée par le refrain des couleurs que tu perçois de biais, tu reposes doucement ta tête sur mon épaule.




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dimanche 8 juin 2014

LOUYSE LARIE - L'ÂNE À GRAMMES




MISE EN VOIX DU SKETCH PAR LOUYSE ET TIPPI




Le Moulin Rouge - Photo personnelle de Louyse Larie




L'âne à grammes !



Nous étions de très nombreux invités au mariage de ma cousine, et personne ne voulant s'asseoir à côté de Grand-tante Eulalie, sourde comme un pot, je me dévouai volontiers,  ce qui soulagea la tablée fêtarde !
Après tout, bien que parfois délirante, elle était très gentille et fort rigolote, la tantine !
J'avais en mémoire de bien jolis souvenirs, lorsque je la voyais à la télévision. Je l'ai même vue sur le petit écran chanter et danser le french cancan au Moulin Rouge, je n'avais que huit ans, elle me fascinait, je me trémoussais sur place !



" Quelle coïncidence Tantine, je pensais à toi ces jours-ci !
- Figure-toi que j'ai failli passer par la même voie que la tienne, un véritable   parcours du combattant, mais mon père notaire m'ouvrant les portes de ses études, j'ai préféré être clerc de l'une  par facilité, cela ne m'empêchant pas de chanter à l'occasion pour amuser la galerie !


Comment ça,  mon garçon, imiter ma voix  au clair de lune , voyons je suis inimitable !
La mienne est devenue nasillarde et ton timbre de voix ne se prête pas à l'imitation, il te faut prendre des cours pour apprendre à la placer, comme je le faisais jadis ! 

- La  V O I  E  avec un grand E chère Tantine et non un X ! Ah c'est vrai que tu es dure de la feuille !
- J'ai toujours pensé que les artistes de ta génération étaient quelque peu timbrés pour avoir été formatés avec tant de rigueur jusqu'en fin de carrière, tu n'y as pas échappé, semble-t-il !

Mais non mon roitelet, je ne suis pas gênée, ration au gramme près ne m'étant plus nécessaire, je te donnerai la moitié de mon assiette avec grand plaisir, et puis je n'ai pas tellement faim !

- J'ai le sentiment que la rigolade et l'anagramme vont pimenter nos échanges !

- Oh non ! J'en ai assez bavé de l'âne à grammes qui comptabilisait les moindres portions dans mon assiette et dans celles des copines, avant que nous montions sur scène pour faire virevolter la guibole, de crainte que nous prenions des bourrelets ! 

- Tantine, j'ai cru comprendre que tu avais toujours excellé pour l'art aux ganses de la boutade ; surdité ou pas, tu confirmes !

Pour ce qui est de l'arrogance, ne généralise pas playboy, tous les artistes ne la cultivent pas !

- Je constate qu'avec toi, le divertissement ne saurait s'étioler, tu me fais marrer ! Je te l'accorde, non sans souffrance, car pour ajuster nos violons, c'est une autre affaire, mais je passe un bon moment, les autres ne savent pas ce qu'ils perdent !

Ah ça oui, il y a encore à faire, et puis, vois-tu, le mot ment aisément dans le milieu artistique, sans qu'il n'ait besoin d'être nu !
- C'est vrai, pour ce qui est du sou, France s'est fait définitivement déplumée par tous les nantis qui tiennent les ficelles ! Au final, la corde est raide pour tous les pigeons comme nous !

 - Pauvre cousine, quelle sale météo pour son jour de mariage, la pluie va faire sortir les escargots et les lézards !
- Au fait, Tantine, sais-tu que je suis en passe d'épouser la fille Legendre ?

Mon pauvre, il ne me reste plus qu'une fade belle-fille, le gendre a largué mon unique fille, mais Théo n'était pourtant pas un méchant garçon !
- Je l'aimais bien malgré son fanatisme pour les arts contemporains !

 - Tout compte fait Tantine, après avoir voulu embrasser la carrière de chanteur comme toi, j'ai fini par changer le fusil de l'épaule, ma voix ressemblant à celle d'un corbeau plutôt qu'à celle d'une mésange, mais cela ne m'empêche pas de rester élégant avec la gent féminine !

Pour ce qui est de ton physique, ton corps beau d'apollon est magnifique !
- Et les gants blancs, je n'en mets plus depuis belle lurette, pour les pôles, tu me poses une colle, je ne sais plus de quels s'agit-il !
- Quant à mes anges, je les prie tous les jours pour qu'ils me prêtent longue vie, plus que ce que le secours, je ne demande à l'agent  dépassé !

- Mais ils en saignent tes misérables angelots, Grand tante !

Ils enseignent ? Qu'es aquò ?

- Soit, que voilà un super débat entre nous, chère tante, mais avoue qu'il frise un brin le vaudeville ?

Mais non fiston, des bas de soie, je n'en porte plus non plus !
- Quant au menu, je l'ai lu et n'ai vu ni veau de ville, ni celui de campagne  plus reculée,  nous aurons de l'autruche sur un nappé de feuilletés !

- Tu as raison Tantine,  on riz de veau !!!
- Et ok pour le livre à feuilleter, quand tu veux !!!
- C'est en vain que nous essayons de nous connecter, non sans efforts, mais je te rassure, ça n'est que du bonheur pour moi !
- Si tu permets Tantine, je m'en vais me défouler, j'ai envie de danser, l'énorme  piste n'attend que moi et j'adore faire le pitre !

Mais non fiston, tu n'as ni un nez fort, ni tordu et sache que désormais ça n'est plus en vin que j'arrose mes repas, mais tout simplement en eau, hélas  !
- Je ne suis pas devenue sobre de bonne heure, et les normes, je m'en balance comme dans le passé !
- Je me doute que l'épître n'est pas ton livre de chevet !

- Attention à la piqûre de la guêpe qui tourne Tantine, ça fait mal !

M'enfin fiston, pourquoi me parles-tu d'Épicure maintenant ? "


 Après ce fastidieux chassé-croisé  langagier et quelques danses acrobatiques, j'acceptai volontiers de prendre la place de l'animateur qui appelait à la rescousse, car tout comme lui, j'avais besoin de souffler !
Certes, je l'aimais beaucoup la tantine, mais bien que très atypique et la répartie toujours aussi facile,  quand bien même l'âge  avancé et la feuille à l'ouest, j'étais plus épuisé de taper la causette avec elle que de danser le rock endiablé !


Pour info :
- Qu'es aquò ? : qu'est-ce que c'est  ?  en occitan 



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Dans le cadre de l'atelier sur le thème du QUIPROQUO  :
Vous êtes invité(e) au mariage de votre cousine. Au moment du repas, vous constatez avec amertume qu'on vous a installé(e) à côté de Grand-Tante Eulalie. Elle est très bavarde mais surtout elle est sourde comme un pot. En un mot, elle comprend tout de travers.
Imaginez en 1500 mots environ et avec humour la conversation pleine de quiproquos, de méprises et de double sens  que vous entretenez avec la vieille dame.


vendredi 6 juin 2014

ALIZA CLAUDE LAHAV - LES PANTOUFLES - 6 JUIN 2014








06 JUIN 2014

LES PANTOUFLES


Toutes mes pensées en ce jour vers ma très chère amie Aliza et tous ceux qui comme elle et moi, prônent un langage et des actes en faveur de la paix dans le monde.

Aujourd'hui, permettez-moi de vous conter la nouvelle "Les pantoufles" d'Aliza, extraite du recueil du même nom de douze nouvelles, paru aux éditions Edilivre.


Le 6 juin 1944

la petite fille des pantoufles

avait exactement 

11 ans









En 1939 elle allait entrer à la grande école et en était très fière. Ses grandes sœurs la taquinaient en disant qu'elle n'était encore qu'un bébé, que la grande école n'était pas vraiment importante, qu'elle était trop petite pour comprendre... Mais elle, petite fille menue au visage anguleux, les lèvres tremblantes et le menton pointant en avant comme pour retenir une envie
de pleurer, les yeux grand ouverts avec un fond de bouderie, elle était froissée mais fière
malgré tout.


   Puis il y eut l'exode, le départ en catastrophe, la famille séparée et disséminée dans différentes campagnes. Papa était resté à Paris pour garder l'atelier, pour continuer à travailler, pour sauvegarder le peu de biens qu'il avait. Et toute cette agitation, tout ce monde sur les routes, tout ce bruit... elle ne comprenait pas, la petite fille, ce qui se passait autour d'elle.

   De retour à Paris il y eut enfin la grande école, l'émotion, l'angoisse du premier jour de classe. La petite fille ne comprit pas pourquoi la maîtresse d'école avait l'air si sévère en prononçant son nom, le dernier de la liste d'appel. Évidemment avec un nom truffé de Z et de K
la dame avait du s'y reprendre à deux fois. "Encore un nom à coucher dehors avec un billet de logement" avait-elle marmonné. Et la petite avait ressenti la méchanceté avant de connaître les miracles de l'alphabet. Mais elle était confiante la petite fille, car elle savait comment
obtenir l'approbation de la maîtresse d'école. En effet son papa lui avait promis une belle étoile jaune avec des lettres noires à l'intérieur pour mettre sur le revers de son petit manteau. C'est d'ailleurs papa qui lui avait cousu ce joli vêtement et pour l'étoile il avait dit: "je vais la doubler d'une toile de tailleur pour qu'elle se tienne bien; elle sera belle et tu en seras fière,tu verras".
Si la maîtresse fut impressionnée elle ne le montra pas.

   Un matin, à l'aube, la petite fille fut réveillée par des bruits de voix, des pleurs, des chuchotements; pas tellement effrayée mais surtout curieuse, sa poupée dans les bras et son pouce dans la bouche, elle fit son entrée dans la salle à manger. Papa était là entre deux hommes, les bras ballants. Il était vêtu comme pour sortir, avec son pardessus et son béret, dans son regard une impuissance ahurie et une tristesse immense. Maman pleurait doucement. Tout se passa très vite, les embrassades, les larmes, les dernières recommandations… et papa n'était plus là. Sa mère et ses sœurs étaient atterrées, il y avait comme une odeur de
catastrophe dans la maison. Les grandes se lançaient des regards entendus ; elles discutaient à mi-voix et ébauchaient des plans compliqués, excluant la petite qui ne pouvait pas comprendre. La petite fille, elle, réfléchissait gravement et se posait une question à laquelle elle n'a jamais trouvé de réponse. Son père était habillé lorsqu'il était parti, elle l'avait vu avec son manteau et son béret, mais pourquoi dans ce cas n'avait il pas mis ses chaussures? Pourquoi?

   Durant les années de guerre la petite fille fut séparée de sa mère et de ses sœurs. Elle fut cachée dans une famille chrétienne qui n'avait pas été touchée par la démence de l'antisémitisme ; elle y fut accueillie avec bonté et commisération. Malgré cela elle se sentait
bien seule, pratiquement sans nouvelles des siens, égarée dans un monde hostile. Ses points de repère s'estompaient au fur et à mesure qu'elle devait changer de nom, trois ou quatre fois pour sa sécurité. Mais la petite s'agrippait à chaque parcelle de souvenir et tous les soirs avant de s'endormir elle se forçait à penser à chacun des membres de sa vraie famille. Elle fermait les yeux et les voyait les uns après les autres, enfouie sous sa couverture, elle les appelait tout doucement, elle savait bien pourtant qu'ils ne viendraient pas.

   Ce fut la fin de la guerre avec l'euphorie de la libération. La petite fille qui était devenue fillette retrouva ce qui restait de sa famille. Elle reprit son nom avec des Z et des K, et réintégra sa vie un moment abandonnée sur une voie de garage. Elle chemina lentement et longuement, cherchant sa route dans un monde difficile à comprendre. Bien après, très tard dans sa vie de femme, elle se demandait toujours pourquoi son père qui était si soucieux de faire les choses comme il se doit, pourquoi s’en était-il allé vers sa mort en pantoufles.

    Elle ne comprit jamais.




Tous droits réservés
Le recueil
à vous procurer aux éditions Edilivre

Racine Et Icare vous en parle ici 

Et le coeur d'Aliza sur son site mon cahier de brouillon 
récemment remis à jour

jeudi 5 juin 2014

ELSA/CATHERINE DUTIGNY - CARNETS SECRETS SUITE 10













Suite 10



Jules allait répondre aux amabilités d’Arsène lorsque des bruits étouffés parvinrent de la chambre. Christine venait se réveiller et en tendant l’oreille, les deux compères l’entendirent parler doucement à sa fille. Quelques secondes plus tard, des pas résonnèrent dans le couloir, suivis de trois petits coups discrets frappés à la porte de la cuisine.

Jules se précipita sur la bouteille d’eau-de-vie, l’enferma prestement dans un placard, fit un signe sur sa bouche à l’attention du chat, se passa la main dans sa tignasse hirsute avant d’aller ouvrir la porte. La jeune femme, les yeux encore gonflés de sommeil, se tenait dans l’embrasure et entourait de ses deux bras graciles la frêle silhouette de sa fille.

- Je suis désolé d’être rentré si tard, balbutia Jules, dont les joues enflammées trahissaient tout autant l’abus d’alcool que l’embarras.

- Oh ! pas de problème… répondit Christine en étouffant un bâillement. Vous parliez tout seul, Monsieur Gaillard ? J’ai pourtant cru entendre deux voix dans la cuisine…

Le visage de Jules vira définitivement au carmin et ce, pour deux raisons : Christine était la seule personne du bourg à l’appeler par son patronyme et parce que, d’autre part, il n’avait pas anticipé de réponse à l’interrogation. Heureusement, l’attention de Christine se porta aussitôt sur Arsène qui arborait la mine angélique d’un premier communiant.

- Ce n’est pas le chat du vétérinaire ? Mais qu’est-ce que tu fais là mon beau minou ?

Elle s’accroupit pour lui caresser la tête d’une main douce et légère, pendant que sa fillette soudain toute éveillée par la présence d’un animal se précipitait pour le prendre dans ses bras.

Arsène se mit en boule, la queue repliée sous lui, afin d’amortir le choc, protéger son appendice caudal, parer à des effusions qui risquaient en outre de lui broyer les os. Le feu, l’eau… et les enfants, étaient ses pires cauchemars. Mais Christine veillait et arrêta la main de sa fille au moment où celle-ci s’apprêtait à empoigner le matou.

- Doucement, Anne… doucement… tu n’as plus quatre ans ! Passé dix ans et même avant, on sait caresser un chat. Tiens regarde…

La main se fit encore plus légère et un doigt s’attarda sous le menton d’Arsène. Décidément, cette femme était bénie des dieux. Un ronronnement machinal confirma l’opinion du matou.

L’intermède avait permis à Jules de remettre un peu d’ordre dans ses idées. Plutôt que de donner des explications oiseuses sur les voix dans la cuisine, il avait trouvé un moyen d’orienter la discussion dans un sens différent.

- Vous avez fait un feu de bois en mon absence ?

La jeune femme le regarda avec étonnement.

- Oui… enfin pas vraiment… Bon, je ne voulais pas en parler, mais voilà… c’est Charlotte…

Christine poussa un soupir. Manifestement, le sujet la mettait mal à l’aise.

- Bon… la petite, vous la connaissez, quand elle a une idée en tête… Elle a voulu faire une petite flambée dans la chambre après le repas. Je n’y ai pas vu d’inconvénient et je l’ai aidée à empiler quelques brindilles et deux petites bûches. Vraiment un petit feu de rien du tout. Puis, je lui ai demandé de m’apporter un peu de papier et une boîte d’allumettes. Pendant que le feu prenait, elle est repartie chercher quelque chose dans sa commode. Je n’y ai pas prêté attention jusqu’au moment où elle s’est approchée et a jeté dans les flammes une photo…

- Une photo ? s’étonna Jules

- Oui, celle de votre mariage… J’ai réussi à la récupérer juste au bon moment. Les photos, c’est comme de l’amadou. Sans mon réflexe, il n’en resterait rien du tout. Il y a juste un coin qui a légèrement bruni, mais le pire est évité. Vous étiez bien élégant dans votre beau costume de cérémonie et votre épouse… une vraie princesse… Il ne faut pas en vouloir à Charlotte. On sait, vous comme moi, qu’elle n’a pas toute sa tête et que parfois elle fait des choses bizarres. Je n’ai même pas eu le courage de la gronder. Vous ne vous fâcherez pas, Monsieur Gaillard ? Vous me le promettez ?

Jules était prêt à tout promettre. D’ailleurs, avait-il entendu la question ? Son esprit s’était envolé en ce jour de printemps 1939 où le maire avait scellé son union avec Michèle. Une belle fille de vingt-deux ans, qu’il avait connue gamine lors des travaux de réfection qu’il effectuait bénévolement pour l’orphelinat des Besses à Pellevoisin, au nord des étangs de la Brenne. Comme la fillette s’intéressait à son ouvrage, lui posait mille questions auxquelles il essayait de répondre en termes simples et clairs, il l’avait prise en amitié ; une amitié qui s’était avérée réciproque. Pendant des années, il avait surveillé de loin son éducation, s’était inquiété de sa santé tandis que Michèle avait fini par s’attacher à lui d’un amour filial pur et sincère. Lorsqu’elle avait été en âge légal de se marier Jules lui en avait fait la demande. Il était profondément épris et pensait que l’intérêt que lui portait Michèle contenait les germes d’un amour partagé et consenti. Il n’était guère riche, mais courageux à la tâche, décidé à lui apporter tout le bien-être qu’elle méritait après des années d’enfermement.

La jeune femme qui avait vécu coupée du monde pendant toute son enfance et qui n’avait reçu pour tout bagage que l’art enseigné par les bonnes sœurs, d’être une épouse dévouée et obéissante, ne pouvait guère imaginer de meilleur parti. Elle accepta de lier son existence à un homme deux fois plus âgé qu’elle et qu’elle avait fini par considérer comme un père de substitution. Un père, pas un amant, et lorsque la nuit de noce étendit sur eux son drap sacrificiel, elle alla s’enfermer dans les toilettes, terrifiée à l’idée de livrer son corps à un homme devenu un étranger. Jules en avait ressenti de la colère, de la peine, puis il s’était convaincu qu’avec le temps, elle finirait bien par devenir sa femme à part entière. Hélas, le temps n’avait rien arrangé à leur relation et Jules avait fini par trouver dans la boisson un remède à sa frustration. Il avait bu d’abord un peu, puis, lorsque Michèle avait rencontré son GI resté à Limoges après la fin de la guerre dans le cadre du Plan Marshall - la coca-colonisation était déjà en route - , qu’elle s’absentait plus que de raison du foyer matrimonial pour devenir la maîtresse de ce diable de noir, les rations d’alcool avaient augmenté, les arrêts au bar « Aux Demoiselles » s’étaient transformés en un sournois rituel et l’alcool en addiction.

Quand Michèle lui avait annoncé enfin qu’elle attendait un enfant, curieusement il avait accepté la nouvelle avec un grand sentiment de bonheur et de soulagement. Pas un instant il n’avait imaginé que sa femme fuirait au bras de son GI louisianais en Amérique, lui laissant le soin d’élever le bébé. C’était sans compter sur le sort qui s’acharnait sur sa destinée. À sa naissance, Charlotte avait la peau aussi dorée qu’une brioche tout juste sortie du four, mais dans son petit visage tout rond, des yeux bridés, trop largement écartés, aux paupières soulignées par de petits plis disgracieux, un cou large et une nuque épaisse, avaient inquiété les médecins. Le diagnostic frappa Jules et sa femme de plein fouet : Charlotte était trisomique. Michèle n’était pas de taille à affronter une vie avec un vrai-faux mari qui buvait et un bébé que l’on traitait d’attardé.

- Vous allez bien, Monsieur Gaillard ?



©Catherine Dutigny/Elsa, mai 2014

à retrouver sur le site iPagination


à suivre...

mardi 3 juin 2014

MARCEL FAURE - 0066 à 0070 de La danse des jours et des mots

MISE EN VOIX MARCEL FAURE




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Dimanche 27 novembre 2011 

L'apocalypse, ce n'est pas autre chose qu'un journal quotidien, à chaque page, un nouveau châtiment. Je n'achète plus depuis longtemps la presse, locale ou nationale, qui ne chante que les louanges de la mort et transforme un résultat sportif en un événement central.
La vraie nouvelle qui devrait nous inquiéter, qui m'inquiète, c'est ce beau temps et cette chaleur anormale qui dure bien au-delà d'un été indien. Il fait beau, tout le monde s'en réjouit. Les terrasses des cafés sont bondées. Chacun se croit encore un peu en vacances. À l'intérieur, le patron se frotte les mains.
Plus haut, en altitude on désespère. Pas de neige, pas de recette. Encore plus haut, on tente de sauver les meubles à coups de canons à neige. Quelqu'un parle de mettre les Alpes sur vérins hydrauliques pour gagner quelques centaines de mètres supplémentaires, pour s'octroyer un sursis d'un siècle ou deux.
Dans ma tour, sur le panneau d'affichage, une petite annonce. Quelqu'un brade une paire de skis.



Lundi 28 novembre 2011 

Une de mes voisines, un certain volume corporel et une voix de poissonnière, clame le rouge aux joues qu'elle égorgera le goret qui jette ses ordures par la fenêtre. Elle est plantée sur le parking, un reste de salade dans les cheveux. Elle menace les étages hauts perchés. Une virtuose du vocabulaire de salle de garde.
J'envisage une récidive pour entendre à nouveau ce régal de noms d'oiseaux. Irréalisable, nous sommes sur le même palier. Quand elle remonte enfin, en bon hypocrite que je suis, je n'irai pas compatir. Je n'ose provoquer un second récital privé.



Mardi 29 novembre 2011 

Cette belle expression, toujours relevée dans Sollers " liberté du cœur " , pour parler des aventures amoureuses que son personnage se permet. Mais où se trouve la frontière entre un personnage et son auteur.
Ce qui est scandaleux, lorsqu'un cœur est pris, ce sont ces barreaux qui l'enferment si durement. Un jour ils cèdent brusquement ou ils s'érodent avec le temps et ce cœur libre ne sait plus vivre hors de sa prison.
Je ne fais pas l'apologie de l'adultère, mais celle du pardon, au nom de cette liberté du cœur. Pas de trucages, de rafistolages, ni pour de fausses ni pour de vraies raisons, l'avenir incertain, les enfants, le quand dira-t-on, ou la maison qu'il faudrait partager, non, un vrai pardon. Et peut-être un peu d'admiration pour cette liberté que l'on se refuse.
Et si la cage est ouverte, l'oiseau ne s'envolera peut-être jamais. Pourquoi le ferait-il si l'horizon n'est plus une provocation.



Mercredi 30 novembre 2011 

 Ici l'on s'aime à toutes heures. Ce pourrait être l'enseigne d'un hôtel de passe, comme celui, plus narcissique, d'un salon où l'on prend soin de soi, massages, méditation, parfums d'Orient, ...
Mais dans ma tour pluriel, tous ces enfants qui naissent ... du studio au F5 partout l'on s'aime. Tard dans la nuit, en milieu de journée, dans la cuisine au salon ou dans la chambre ... et qui grandissent.
9h30, papa et maman sont au travail. Au-dessus de ma tête, la sarabande du matelas. On sèche les cours jeune homme ! Qui est venu vous rejoindre ? La belle et plantureuse maman du troisième ou la petite brune qui descendait du bus cinq minutes plus tôt.
Parfois on retrouve les restes d'une urgence, dans l'ascenseur. Il passe aussi d'étranges objets volants par les fenêtres. Imaginez ma voisine avec ... un bel orage en perspective.
Je ne veux pas des drames qui se nouent, des ruptures, des violences. J'aime ma tour, vibrante, écornant le ciel de son plaisir, dressée, fière au-dessus de la ville. J'aime ma tour, ruisselante d'enfants, de rires, d'émotions.
10h45 une déflagration étouffée à l'autre bout de la ville, la tour "plein ciel" réduite en poussière.



Jeudi 1er décembre 2011 

La raison nous impose de croire en la version officielle : il faut travailler pour vivre. Mais que faisais-tu avant d'aller au boulot : rien. À quoi rêves-tu pendant que tu bosses : à ne rien faire, c'est quoi les vacances : s'allonger sur la plage et ne rien faire. Dois je développer ?
Je n'ai jamais eu ce courage de ne rien faire. Souvent je le regrette.








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dimanche 1 juin 2014

LILIANE COLLIGNON PROPOSE UN EXTRAIT DE JEAN COCTEAU - LA DIFFICULTÉ D'ETRE












EXTRAIT DE JEAN COCTEAU

La difficulté d'être


" Je lis. Je crois lire. Chaque fois que je relis, je m'aperçois que je n'ai pas lu. C'est l'ennui d'une lettre. On y trouve ce qu'on cherche. On s'en contente. On la range. Si on la retrouve, à la relire on en lit une autre qu'on n'avait pas lue.


... Les livres nous jouent le même tour. S'ils ne correspondent pas à notre humeur présente nous ne les trouvons pas bons. S'ils nous dérangent nous en faisons la critique et cette critique s'y superpose, nous empêche de les lire loyalement.


... Ce que le lecteur veut, c'est se lire. En lisant ce qu'il approuve, il pense qu'il pourrait l'avoir écrit. Il peut même en vouloir au livre de prendre sa place, de dire ce qu'il n'a pas su dire, et que selon lui il dirait mieux.


... Plus un livre nous importe plus mal nous le lisons. Notre substance s'y glisse et le pense à notre usage. C'est pourquoi si je veux lire et me convaincre que je sais lire, je lis des livres où ma substance ne pénètre pas.


... Nous sommes tous malades et nous ne savons lire que des livres qui traitent de notre maladie. C'est le succès des livres qui traitent amour, puisque chacun croit être le seul qui l'éprouve. Il pense: "Ce livre est à mon adresse. Qu'y peuvent entendre les autres?" "Comme ce livre est beau", dit la personne qu'ils aiment, dont ils se croient aimés et à laquelle ils se hâtent de le faire lire. Mais elle le dit parce qu'elle aime ailleurs.


C'est à se demander si le rôle des livres, qui parlent tous pour convaincre, n'est pas d'écouter et d'opiner du bonnet.

Dans Balzac le lecteur trouve sa pâture: " C'est mon oncle, se dit-il, c'est ma tante, c'est mon grand-père, c'est Madame X..., c'est la ville où je suis né." Dans Dostoïevski, que se dit-il ? "C'est ma fièvre et ma violence, que mon entourage ne soupçonne pas."
Et le lecteur croit lire. La glace sans tain lui simule un miroir fidèle. Il reconnaît la scene qui se joue derrière. Comme elle ressemble à ce qu'il pense! Comme elle en reflète l'image! Comme ils collaborent lui et elle. Comme ils réfléchissent bien".






Extrait de Jean Cocteau
 proposé par Liliane Collignon