Je
me
lève.
J'enfile
ma
robe
de
chambre.
Je
m'assieds
sur
une
chaise
ou
dans
un
fauteuil.
J'attends.
Un
mot
passe.
Je
souffle
dessus
pour
attiser
sa
braise,
je
tisonne
le
fourneau.
Le
bois
s'enflamme.
Le
feu
crépite
doucement.
Le
spectacle
se
met
en
place.
D'autres
lieux,
la
nuit,
un
feu
de
camp,
quelqu'un
chante.
Une
grosse
branche
bien
sèche
ravive
la
flamme,
projections
incandescentes,
lucioles
rougeoyantes.
Plus
tard,
allongés
dans
un
sac
de
couchage,
nous
espérons
des
étoiles
filantes.
Mais
très
haut,
un
nuage
ronge
notre
ciel
de
lit.
Qui
donc
s'est
endormi
le
premier.
Ici,
dans
un
mot,
un
seul,
il
y
a
toute
une
nébuleuse
de
signes
à
explorer.
Dans
chaque
bouche
il
se
réinvente,
et
si
la
bouche
est
tendre,
des fruits mûrs
s'envolent et séduisent.
Et
celui-ci de mot,
entièrement
utilitaire,
— bois
– que
j'allais
négligemment
ajouter
au
bûcher,
le
voici
sculpture,
maison,
piano,
jouet,
chaise,
table,
buffet, ou bien vivant et
encore arbre
à
pain,
cerisier,
frêne,
chêne,
épicéa,
ébène,
sapin, forêt, ...
– bois
– et
l'onde
se
répand
en
cercles
concentriques.
Bois,
un
mot
initiatique
qui
se
cache
dans
chaque
essence,
dans
chaque
utilisation.
Samedi 3 décembre 2011
Pourquoi
cette
odeur
de
fumée
dans
mes
narines
?
Chauffage
collectif
par
le
sol,
cuisinière
électrique,
dans
cet
univers
aseptisé, toute
odeur
inquiète.
Rien
ne
doit
s'échapper
de
la
hotte
aspirante,
Sur
la
colline,
dans
les
jardins
ouvriers,
quelqu'un
brûle
des
feuilles
mortes,
Légère
et
entêtante,
l'odeur
s'insinue
jusqu'au
cœur
des
maisons.
Ailleurs,
il
y
a
longtemps,
la
cheminée
refoule,
toute
la
bande d'amis
tousse.
Pour
que
le
tirage
se
fasse,
il
faut
ouvrir
la
porte
extérieure
qui
donne
sur
une
cour
pavée
de
lauzes
disjointes.
Nous
avons
25-30
ans,
nous
sommes
heureux,
nous
refaisons
le
monde.
Aujourd'hui,
toujours
à
refaire
le
monde.
Aller
de
l'avant
même
si
chacun
de
nos
pas
est
minuscule.
Le
nez
en
l'air,
suivre
la
piste
du
jardinier,
nettoyer,
remettre
en
état,
préparer
imperceptiblement
le
sentier
que
d'autres
emprunteront.
Demain
l'air
sera
libre
de
droits.
Dimanche 4 décembre 2011
Un
héron
passe
dans
mon
ciel
de
ville.
Perdu ?
Non,
il
part
là
bas
en
direction
de
la
Loire
et
des
étangs.
Que
cherchait-il
ici ?
L'étal
d'un
poissonnier ?
Il
calligraphie
son
message
d'ailes
sur
les
courbes
de
l'air.
Cette langue scintillante juste en dessous des dernières collines,
c'est elle, ma belle encore sauvage. Elle file, vers Orléans, les
châteaux et Saint-Nazaire, pour mêler son tumulte à celui de
l'océan.
Une ballade que chante Serge Kerval, décrit la Loire comme une jeune
fille peu farouche qui se donne volontiers, au roi comme au roturier.
Les berges effrontées abritent bien des amours ingénus. À chaque
méandre son doux secret.
Lundi 5 décembre 2011
— Dis-moi, comment trouves-tu le soleil ce matin ?
—
Mais
il
fait
un
temps
épouvantable
aujourd'hui !
Je
ne
parle
pas
de
ce
froid
glacial
qui
court
sous
les
nuages
plombés.
Non, non, mais
de ce
choc
au
réveil, de
cette
joie
à
faire
fonctionner
tes
muscles,
la
fraîcheur
de
l'eau
sur
ton
visage,
le
goût
rouge
de
l'été
dans
la
confiture
de
cerises,
la
tendresse
du
baiser
matinal
de
tes
enfants,
la
porte
de
l'immeuble
que
cette
jeune
fille
a
retenu
pour
t'attendre
malgré
la
morsure
du
froid
sur
ses
doigts, le bus qui patiente
avant de se refermer sur toi … je continue ? L'arbre qui
s'ébroue de son givre, la fontaine et sa langue de cristal, le
trottoir où danse un acrobate de la glisse, l'odeur des marrons
grillés …
Non,
tu n'es pas frigide au bonheur, mais comme moi, souvent, tu
l'oublies. Ce soir, quand tu rentreras, tes enfants tout excités
t'entraîneront dans une sarabande folle avec ce rayon d'or dans les
yeux qui, si enfin tu le vois, te fera dire en souriant :
—
Ça sent la neige pour demain.
Mardi 6 décembre 2011
Parfois,
je suis condamné au divan. En face de moi, tes yeux soudain gris
sombre. Je suis désarmé. Tu parles de l'ennui qui te prend, de la
chemise qui me vieillit, de tes regrets, de ton désarrois de me voir
rivé à mon stylo, de cette droite qui n'en finit pas de nous sucer,
de ta mère qui te hante encore. Tout. Pêle-mêle.
Avec
toi, je ne sais plus être original, inattendu. Une carte postale par
jour pour te dire mon amour ? Éculé. Un colis de pâtes, chaque
paquet différent de l'autre, pour surprendre ta gourmandise ? Déjà
fait. Une question pour réveiller ta passion botanique ? Je suis à
sec. Un projet qui te donnerait
un peu de tonus ? pas d'idées. Ah, béni soit le téléphone s'il se
décidait à sonner.
—
Tiens, chérie, c'est pour toi.
Mais
depuis quelque
temps, tu as peur du téléphone. Une mauvaise nouvelle est si vite
arrivée. Une amie qui épuise ta gentillesse à force de se répéter,
un importun qui voudrait te vendre ce dont tu n'as pas besoin ... non
pas aujourd'hui.
Et
je reste coincé dans ce fauteuil, les yeux perdus dans ce bouquet de
chrysanthèmes. Jetons-le, il est fané. Bouger coûte que coûte,
sortir de cette léthargie nostalgique, actionner le bouton du
bonheur.
Tu
te lèves, tu tries, tu coupes pour sauver quelques tiges, un nouveau
vase. Tu souris devant cette épure de bouquet, presque un Ikebana.
Tu cherches le bon angle pour mieux l'admirer. J'acquiesce d'un
signe.
Apaisée
par le refrain des couleurs que tu perçois de biais, tu reposes
doucement ta tête sur mon épaule.
Le Moulin Rouge - Photo personnelle de Louyse Larie
L'âne
à grammes !
Nous étions de très nombreux invités au mariage de ma cousine, et personne ne voulant s'asseoir à côté de Grand-tante Eulalie, sourde comme un pot, je me dévouai volontiers, ce qui soulagea la tablée fêtarde !
Après tout, bien que parfois délirante, elle était très gentille et fort rigolote, la tantine !
J'avais en mémoire de bien jolis souvenirs, lorsque je la voyais à la télévision. Je l'ai même vue sur le petit écran chanter et danser le french cancan au Moulin Rouge, je n'avais que huit ans, elle me fascinait, je me trémoussais sur place !
" Quelle coïncidence Tantine, je pensais à toi ces jours-ci !
- Figure-toi que j'ai failli passer par la même voie que la tienne, un véritable parcours du combattant, mais mon père notaire m'ouvrant les portes de ses études, j'ai préféré être clerc de l'une par facilité, cela ne m'empêchant pas de chanter à l'occasion pour amuser la galerie !
- Comment ça, mon garçon, imiter ma voix au clair de lune , voyons je suis inimitable !
- La mienne est devenue nasillarde et ton timbre de voix ne se prête pas à l'imitation, il te faut prendre des cours pour apprendre à la placer, comme je le faisais jadis !
- La V O I E avec un grand E chère Tantine et non un X ! Ah c'est vrai que tu es dure de la feuille !
- J'ai toujours pensé que les artistes de ta génération étaient quelque peu timbrés pour avoir été formatés avec tant de rigueur jusqu'en fin de carrière, tu n'y as pas échappé, semble-t-il !
- Mais non mon roitelet, je ne suis pas gênée, ration au gramme près ne m'étant plus nécessaire, je te donnerai la moitié de mon assiette avec grand plaisir, et puis je n'ai pas tellement faim !
- J'ai le sentiment que la rigolade et l'anagramme vont pimenter nos échanges !
-Oh non ! J'en ai assez bavé del'âne à grammes qui comptabilisait les moindres portions dans mon assiette et dans celles des copines, avant que nous montions sur scène pour faire virevolter la guibole, de crainte que nous prenions des bourrelets !
- Tantine, j'ai cru comprendre que tu avais toujours excellé pour l'art aux ganses de la boutade ; surdité ou pas, tu confirmes !
- Pour ce qui est de l'arrogance, ne généralise pas playboy, tous les artistes ne la cultivent pas !
- Je constate qu'avec toi, le divertissement ne saurait s'étioler, tu me fais marrer ! Je te l'accorde, non sans souffrance, car pour ajuster nos violons, c'est une autre affaire, mais je passe un bon moment, les autres ne savent pas ce qu'ils perdent !
- Ah ça oui, il y a encore à faire, et puis, vois-tu, le mot ment aisément dans le milieu artistique, sans qu'il n'ait besoin d'être nu !
- C'est vrai, pour ce qui est du sou, France s'est fait définitivement déplumée par tous les nantis qui tiennent les ficelles ! Au final, la corde est raide pour tous les pigeons comme nous !
- Pauvre cousine, quelle sale météo pour son jour de mariage, la pluie va faire sortir les escargots et les lézards !
- Au fait, Tantine, sais-tu que je suis en passe d'épouser la fille Legendre ?
- Mon pauvre, il ne me reste plus qu'une fade belle-fille, le gendre a largué mon unique fille, mais Théo n'était pourtant pas un méchant garçon !
- Je l'aimais bien malgré son fanatisme pour les arts contemporains !
- Tout compte fait Tantine, après avoir voulu embrasser la carrière de chanteur comme toi, j'ai fini par changer le fusil de l'épaule, ma voix ressemblant à celle d'un corbeau plutôt qu'à celle d'une mésange, mais cela ne m'empêche pas de rester élégant avec la gent féminine !
- Pour ce qui est de ton physique, ton corps beau d'apollon est magnifique !
- Et les gants blancs, je n'en mets plus depuis belle lurette, pour les pôles, tu me poses une colle, je ne sais plus de quels s'agit-il !
- Quant à mes anges, je les prie tous les jours pour qu'ils me prêtent longue vie, plus que ce que le secours, je ne demande à l'agent dépassé !
- Mais ils en saignent tes misérables angelots, Grand tante !
- Ils enseignent ? Qu'es aquò ?
- Soit, que voilà un super débat entre nous, chère tante, mais avoue qu'il frise un brin le vaudeville ?
- Mais non fiston, des bas de soie, je n'en porte plus non plus !
- Quant au menu, je l'ai lu et n'ai vu ni veau de ville, ni celui de campagne plus reculée, nous aurons de l'autruche sur un nappé de feuilletés !
- Tu as raison Tantine, on riz de veau !!!
- Et ok pour le livre à feuilleter, quand tu veux !!!
- C'est en vain que nous essayons de nous connecter, non sans efforts, mais je te rassure, ça n'est que du bonheur pour moi !
- Si tu permets Tantine, je m'en vais me défouler, j'ai envie de danser, l'énorme piste n'attend que moi et j'adore faire le pitre !
- Mais non fiston, tu n'as ni un nez fort, ni tordu et sache que désormais ça n'est plus en vin que j'arrose mes repas, mais tout simplement en eau, hélas !
- Je ne suis pas devenue sobre de bonne heure, et les normes, je m'en balance comme dans le passé !
- Je me doute que l'épître n'est pas ton livre de chevet !
- Attention à la piqûre de la guêpe qui tourne Tantine, ça fait mal !
- M'enfin fiston, pourquoi me parles-tu d'Épicure maintenant ? "
Après ce fastidieux chassé-croisé langagier et quelques danses acrobatiques, j'acceptai volontiers de prendre la place de l'animateur qui appelait à la rescousse, car tout comme lui, j'avais besoin de souffler !
Certes, je l'aimais beaucoup la tantine, mais bien que très atypique et la répartie toujours aussi facile, quand bien même l'âge avancé et la feuille à l'ouest, j'étais plus épuisé de taper la causette avec elle que de danser le rock endiablé !
Dans le cadre de l'atelier sur le thème duQUIPROQUO:
Vous êtes invité(e) au mariage de votre cousine. Au moment du repas, vous constatez avec amertume qu'on vous a installé(e) à côté de Grand-Tante Eulalie. Elle est très bavarde mais surtout elle est sourde comme un pot. En un mot, elle comprend tout de travers.
Imaginez en 1500 mots environ et avec humour la conversation pleine de quiproquos, de méprises et de double sens que vous entretenez avec la vieille dame.
Toutes mes pensées en ce jour vers ma très chère amie Aliza et tous ceux qui comme elle et moi, prônent un langage et des actes en faveur de la paix dans le monde.
Aujourd'hui, permettez-moi de vous conter la nouvelle "Les pantoufles" d'Aliza, extraite du recueil du même nom de douze nouvelles, paru aux éditions Edilivre.
Le
6 juin 1944
la petite fille des pantoufles
avait exactement
11 ans
En 1939 elle
allait entrer à la grande école et en était très fière. Ses
grandes sœurs la taquinaient en disant qu'elle n'était encore qu'un
bébé, que la grande école n'était pas vraiment importante,
qu'elle était trop petite pour comprendre... Mais elle, petite fille
menue au visage anguleux, les lèvres tremblantes et le menton
pointant en avant comme pour retenir une envie de pleurer, les
yeux grand ouverts avec un fond de bouderie, elle était froissée
mais fière malgré tout.
Puis
il y eut l'exode, le départ en catastrophe, la famille séparée et
disséminée dans différentes campagnes. Papa était resté à Paris
pour garder l'atelier, pour continuer à travailler, pour sauvegarder
le peu de biens qu'il avait. Et toute cette agitation, tout ce monde
sur les routes, tout ce bruit... elle ne comprenait pas, la petite
fille, ce qui se passait autour d'elle.
De
retour à Paris il y eut enfin la grande école, l'émotion,
l'angoisse du premier jour de classe. La petite fille ne comprit pas
pourquoi la maîtresse d'école avait l'air si sévère en prononçant
son nom, le dernier de la liste d'appel. Évidemment avec un nom truffé
de Z et de K la dame avait du s'y reprendre à deux fois. "Encore
un nom à coucher dehors avec un billet de logement" avait-elle
marmonné. Et la petite avait ressenti la méchanceté avant de
connaître les miracles de l'alphabet. Mais elle était confiante la
petite fille, car elle savait comment obtenir l'approbation de la
maîtresse d'école. En effet son papa lui avait promis une belle
étoile jaune avec des lettres noires à l'intérieur pour mettre sur
le revers de son petit manteau. C'est d'ailleurs papa qui lui avait
cousu ce joli vêtement et pour l'étoile il avait dit: "je vais
la doubler d'une toile de tailleur pour qu'elle se tienne bien; elle
sera belle et tu en seras fière,tu verras". Si la maîtresse
fut impressionnée elle ne le montra pas.
Un
matin, à l'aube, la petite fille fut réveillée par des bruits de
voix, des pleurs, des chuchotements; pas tellement effrayée mais
surtout curieuse, sa poupée dans les bras et son pouce dans la
bouche, elle fit son entrée dans la salle à manger. Papa était là
entre deux hommes, les bras ballants. Il était vêtu comme pour
sortir, avec son pardessus et son béret, dans son regard une
impuissance ahurie et une tristesse immense. Maman pleurait
doucement. Tout se passa très vite, les embrassades, les larmes, les
dernières recommandations… et papa n'était plus là. Sa mère et
ses sœurs étaient atterrées, il y avait comme une odeur
de catastrophe dans la maison. Les grandes se lançaient des
regards entendus ; elles discutaient à mi-voix et ébauchaient
des plans compliqués, excluant la petite qui ne pouvait pas
comprendre. La petite fille, elle, réfléchissait gravement et se
posait une question à laquelle elle n'a jamais trouvé de réponse.
Son père était habillé lorsqu'il était parti, elle l'avait vu
avec son manteau et son béret, mais pourquoi dans ce cas n'avait il
pas mis ses chaussures? Pourquoi?
Durant
les années de guerre la petite fille fut séparée de sa mère et de
ses sœurs. Elle fut cachée dans une famille chrétienne qui n'avait
pas été touchée par la démence de l'antisémitisme ; elle y
fut accueillie avec bonté et commisération. Malgré cela elle se
sentait bien seule, pratiquement sans nouvelles des siens, égarée
dans un monde hostile. Ses points de repère s'estompaient au fur et
à mesure qu'elle devait changer de nom, trois ou quatre fois pour sa
sécurité. Mais la petite s'agrippait à chaque parcelle de souvenir
et tous les soirs avant de s'endormir elle se forçait à penser à
chacun des membres de sa vraie famille. Elle fermait les yeux et les
voyait les uns après les autres, enfouie sous sa couverture, elle
les appelait tout doucement, elle savait bien pourtant qu'ils ne
viendraient pas.
Ce
fut la fin de la guerre avec l'euphorie de la libération. La petite
fille qui était devenue fillette retrouva ce qui restait de sa
famille. Elle reprit son nom avec des Z et des K, et réintégra sa
vie un moment abandonnée sur une voie de garage. Elle chemina
lentement et longuement, cherchant sa route dans un monde difficile à
comprendre. Bien après, très tard dans sa vie de femme, elle se
demandait toujours pourquoi son père qui était si soucieux de faire
les choses comme il se doit, pourquoi s’en était-il allé vers sa
mort en pantoufles.
Jules allait répondre aux amabilités d’Arsène lorsque des bruits étouffés parvinrent de la chambre. Christine venait se réveiller et en tendant l’oreille, les deux compères l’entendirent parler doucement à sa fille. Quelques secondes plus tard, des pas résonnèrent dans le couloir, suivis de trois petits coups discrets frappés à la porte de la cuisine.
Jules se précipita sur la bouteille d’eau-de-vie, l’enferma prestement dans un placard, fit un signe sur sa bouche à l’attention du chat, se passa la main dans sa tignasse hirsute avant d’aller ouvrir la porte. La jeune femme, les yeux encore gonflés de sommeil, se tenait dans l’embrasure et entourait de ses deux bras graciles la frêle silhouette de sa fille.
- Je suis désolé d’être rentré si tard, balbutia Jules, dont les joues enflammées trahissaient tout autant l’abus d’alcool que l’embarras.
- Oh ! pas de problème… répondit Christine en étouffant un bâillement. Vous parliez tout seul, Monsieur Gaillard ? J’ai pourtant cru entendre deux voix dans la cuisine…
Le visage de Jules vira définitivement au carmin et ce, pour deux raisons : Christine était la seule personne du bourg à l’appeler par son patronyme et parce que, d’autre part, il n’avait pas anticipé de réponse à l’interrogation. Heureusement, l’attention de Christine se porta aussitôt sur Arsène qui arborait la mine angélique d’un premier communiant.
- Ce n’est pas le chat du vétérinaire ? Mais qu’est-ce que tu fais là mon beau minou ?
Elle s’accroupit pour lui caresser la tête d’une main douce et légère, pendant que sa fillette soudain toute éveillée par la présence d’un animal se précipitait pour le prendre dans ses bras.
Arsène se mit en boule, la queue repliée sous lui, afin d’amortir le choc, protéger son appendice caudal, parer à des effusions qui risquaient en outre de lui broyer les os. Le feu, l’eau… et les enfants, étaient ses pires cauchemars. Mais Christine veillait et arrêta la main de sa fille au moment où celle-ci s’apprêtait à empoigner le matou.
- Doucement, Anne… doucement… tu n’as plus quatre ans ! Passé dix ans et même avant, on sait caresser un chat. Tiens regarde…
La main se fit encore plus légère et un doigt s’attarda sous le menton d’Arsène. Décidément, cette femme était bénie des dieux. Un ronronnement machinal confirma l’opinion du matou.
L’intermède avait permis à Jules de remettre un peu d’ordre dans ses idées. Plutôt que de donner des explications oiseuses sur les voix dans la cuisine, il avait trouvé un moyen d’orienter la discussion dans un sens différent.
- Vous avez fait un feu de bois en mon absence ?
La jeune femme le regarda avec étonnement.
- Oui… enfin pas vraiment… Bon, je ne voulais pas en parler, mais voilà… c’est Charlotte…
Christine poussa un soupir. Manifestement, le sujet la mettait mal à l’aise.
- Bon… la petite, vous la connaissez, quand elle a une idée en tête… Elle a voulu faire une petite flambée dans la chambre après le repas. Je n’y ai pas vu d’inconvénient et je l’ai aidée à empiler quelques brindilles et deux petites bûches. Vraiment un petit feu de rien du tout. Puis, je lui ai demandé de m’apporter un peu de papier et une boîte d’allumettes. Pendant que le feu prenait, elle est repartie chercher quelque chose dans sa commode. Je n’y ai pas prêté attention jusqu’au moment où elle s’est approchée et a jeté dans les flammes une photo…
- Une photo ? s’étonna Jules
- Oui, celle de votre mariage… J’ai réussi à la récupérer juste au bon moment. Les photos, c’est comme de l’amadou. Sans mon réflexe, il n’en resterait rien du tout. Il y a juste un coin qui a légèrement bruni, mais le pire est évité. Vous étiez bien élégant dans votre beau costume de cérémonie et votre épouse… une vraie princesse… Il ne faut pas en vouloir à Charlotte. On sait, vous comme moi, qu’elle n’a pas toute sa tête et que parfois elle fait des choses bizarres. Je n’ai même pas eu le courage de la gronder. Vous ne vous fâcherez pas, Monsieur Gaillard ? Vous me le promettez ?
Jules était prêt à tout promettre. D’ailleurs, avait-il entendu la question ? Son esprit s’était envolé en ce jour de printemps 1939 où le maire avait scellé son union avec Michèle. Une belle fille de vingt-deux ans, qu’il avait connue gamine lors des travaux de réfection qu’il effectuait bénévolement pour l’orphelinat des Besses à Pellevoisin, au nord des étangs de la Brenne. Comme la fillette s’intéressait à son ouvrage, lui posait mille questions auxquelles il essayait de répondre en termes simples et clairs, il l’avait prise en amitié ; une amitié qui s’était avérée réciproque. Pendant des années, il avait surveillé de loin son éducation, s’était inquiété de sa santé tandis que Michèle avait fini par s’attacher à lui d’un amour filial pur et sincère. Lorsqu’elle avait été en âge légal de se marier Jules lui en avait fait la demande. Il était profondément épris et pensait que l’intérêt que lui portait Michèle contenait les germes d’un amour partagé et consenti. Il n’était guère riche, mais courageux à la tâche, décidé à lui apporter tout le bien-être qu’elle méritait après des années d’enfermement.
La jeune femme qui avait vécu coupée du monde pendant toute son enfance et qui n’avait reçu pour tout bagage que l’art enseigné par les bonnes sœurs, d’être une épouse dévouée et obéissante, ne pouvait guère imaginer de meilleur parti. Elle accepta de lier son existence à un homme deux fois plus âgé qu’elle et qu’elle avait fini par considérer comme un père de substitution. Un père, pas un amant, et lorsque la nuit de noce étendit sur eux son drap sacrificiel, elle alla s’enfermer dans les toilettes, terrifiée à l’idée de livrer son corps à un homme devenu un étranger. Jules en avait ressenti de la colère, de la peine, puis il s’était convaincu qu’avec le temps, elle finirait bien par devenir sa femme à part entière. Hélas, le temps n’avait rien arrangé à leur relation et Jules avait fini par trouver dans la boisson un remède à sa frustration. Il avait bu d’abord un peu, puis, lorsque Michèle avait rencontré son GI resté à Limoges après la fin de la guerre dans le cadre du Plan Marshall - la coca-colonisation était déjà en route - , qu’elle s’absentait plus que de raison du foyer matrimonial pour devenir la maîtresse de ce diable de noir, les rations d’alcool avaient augmenté, les arrêts au bar « Aux Demoiselles » s’étaient transformés en un sournois rituel et l’alcool en addiction.
Quand Michèle lui avait annoncé enfin qu’elle attendait un enfant, curieusement il avait accepté la nouvelle avec un grand sentiment de bonheur et de soulagement. Pas un instant il n’avait imaginé que sa femme fuirait au bras de son GI louisianais en Amérique, lui laissant le soin d’élever le bébé. C’était sans compter sur le sort qui s’acharnait sur sa destinée. À sa naissance, Charlotte avait la peau aussi dorée qu’une brioche tout juste sortie du four, mais dans son petit visage tout rond, des yeux bridés, trop largement écartés, aux paupières soulignées par de petits plis disgracieux, un cou large et une nuque épaisse, avaient inquiété les médecins. Le diagnostic frappa Jules et sa femme de plein fouet : Charlotte était trisomique. Michèle n’était pas de taille à affronter une vie avec un vrai-faux mari qui buvait et un bébé que l’on traitait d’attardé.
L'apocalypse,
ce n'est
pas
autre
chose
qu'un
journal
quotidien,
à
chaque
page,
un
nouveau
châtiment.
Je
n'achète
plus
depuis
longtemps
la
presse,
locale
ou
nationale,
qui
ne chante
que les
louanges
de
la
mort
et
transforme
un
résultat
sportif
en
un
événement central.
La
vraie
nouvelle
qui
devrait
nous
inquiéter,
qui
m'inquiète,
c'est
ce
beau
temps
et
cette
chaleur
anormale
qui
dure
bien
au-delà d'un
été
indien.
Il
fait
beau,
tout
le
monde
s'en
réjouit.
Les
terrasses
des
cafés
sont
bondées.
Chacun
se
croit
encore
un
peu
en
vacances.
À l'intérieur,
le
patron
se
frotte
les
mains.
Plus
haut,
en
altitude
on
désespère.
Pas
de
neige,
pas
de
recette.
Encore
plus
haut,
on
tente
de
sauver
les
meubles
à
coups
de
canons
à
neige.
Quelqu'un
parle
de
mettre
les
Alpes
sur
vérins
hydrauliques
pour
gagner
quelques
centaines
de
mètres
supplémentaires,
pour
s'octroyer
un
sursis
d'un
siècle
ou
deux.
Dans
ma
tour, sur le panneau
d'affichage, une petite annonce.
Quelqu'un
brade
une
paire
de
skis.
Lundi 28 novembre 2011
Une
de
mes
voisines,
un
certain
volume
corporel et
une
voix
de
poissonnière,
clame
le
rouge
aux
joues
qu'elle
égorgera
le
goret
qui
jette
ses
ordures
par
la
fenêtre.
Elle
est
plantée
sur
le
parking,
un
reste
de
salade
dans
les
cheveux.
Elle
menace
les
étages
hauts
perchés.
Une
virtuose
du
vocabulaire
de
salle
de
garde.
J'envisage
une
récidive
pour
entendre
à
nouveau
ce
régal
de
noms
d'oiseaux.
Irréalisable,
nous
sommes
sur
le
même
palier.
Quand
elle
remonte
enfin,
en
bon
hypocrite
que
je
suis, je n'irai
pas compatir.
Je
n'ose
provoquer
un
second
récital
privé.
Mardi 29 novembre 2011
Cette
belle
expression,
toujours
relevée
dans
Sollers
"libertéducœur"
, pour
parler
des
aventures
amoureuses
que
son
personnage
se
permet.
Mais
où
se
trouve
la
frontière
entre
un
personnage
et
son
auteur.
Ce
qui
est
scandaleux,
lorsqu'un
cœur
est
pris,
ce
sont
ces
barreaux
qui
l'enferment
si
durement.
Un
jour
ils
cèdent
brusquement
ou
ils
s'érodent
avec
le
temps
et
ce
cœur
libre
ne
sait
plus
vivre
hors
de
sa
prison.
Je
ne
fais
pas
l'apologie
de
l'adultère,
mais
celle
du
pardon,
au
nom
de
cette
liberté
du
cœur.
Pas
de
trucages,
de
rafistolages,
ni
pour
de
fausses
ni
pour
de
vraies
raisons,
l'avenir
incertain,
les
enfants,
le
quand
dira-t-on,
ou
la
maison
qu'il
faudrait
partager,
non,
un
vrai
pardon.
Et
peut-être
un
peu
d'admiration
pour
cette
liberté
que
l'on
se
refuse.
Et
si
la
cage
est
ouverte,
l'oiseau
ne
s'envolera
peut-être
jamais.
Pourquoi
le
ferait-il
si
l'horizon
n'est
plus
une
provocation.
Mercredi 30 novembre 2011
Ici l'on
s'aime
à
toutes
heures.
Ce
pourrait
être
l'enseigne
d'un
hôtel
de
passe,
comme
celui,
plus
narcissique,
d'un
salon
où
l'on
prend
soin
de
soi,
massages,
méditation,
parfums
d'Orient,
...
Mais
dans
ma
tour
pluriel,
tous
ces
enfants
qui
naissent
...
du
studio
au
F5
partout
l'on
s'aime.
Tard
dans
la
nuit,
en
milieu
de
journée,
dans
la
cuisine
au
salon
ou
dans
la
chambre
...
et
qui
grandissent.
9h30,
papa
et
maman
sont
au
travail.
Au-dessus de
ma
tête,
la
sarabande
du
matelas.
On
sèche
les
cours
jeune
homme
!
Qui
est
venu
vous
rejoindre
?
La
belle
et
plantureuse
maman
du
troisième
ou
la
petite
brune
qui
descendait
du
bus
cinq
minutes
plus
tôt.
Parfois
on
retrouve
les
restes
d'une
urgence,
dans
l'ascenseur.
Il
passe
aussi
d'étranges
objets
volants
par
les
fenêtres.
Imaginez
ma
voisine
avec
...
un
bel
orage
en
perspective.
Je
ne
veux
pas
des
drames
qui
se
nouent,
des
ruptures,
des
violences.
J'aime
ma
tour,
vibrante,
écornant
le
ciel
de
son
plaisir,
dressée,
fière
au-dessus de
la
ville.
J'aime
ma
tour,
ruisselante
d'enfants,
de
rires,
d'émotions.
10h45
une
déflagration
étouffée
à
l'autre
bout
de
la
ville,
la
tour
"plein
ciel"
réduite
en
poussière.
Jeudi 1er
décembre 2011
La
raison
nous
impose
de
croire
en
la
version
officielle
:
il
faut
travailler
pour
vivre.
Mais
que
faisais-tu avant
d'aller
au
boulot
:
rien.
À
quoi
rêves-tu pendant
que
tu
bosses
:
à
ne
rien
faire,
c'est
quoi
les
vacances
:
s'allonger
sur
la
plage
et
ne
rien
faire.
Dois
je
développer
?
Je
n'ai
jamais
eu
ce
courage
de
ne
rien
faire.
Souvent
je
le
regrette.
" Je lis. Je crois lire. Chaque fois que je relis, je m'aperçois que je n'ai pas lu. C'est l'ennui d'une lettre. On y trouve ce qu'on cherche. On s'en contente. On la range. Si on la retrouve, à la relire on en lit une autre qu'on n'avait pas lue.
... Les livres nous jouent le même tour. S'ils ne correspondent pas à notre humeur présente nous ne les trouvons pas bons. S'ils nous dérangent nous en faisons la critique et cette critique s'y superpose, nous empêche de les lire loyalement.
... Ce que le lecteur veut, c'est se lire. En lisant ce qu'il approuve, il pense qu'il pourrait l'avoir écrit. Il peut même en vouloir au livre de prendre sa place, de dire ce qu'il n'a pas su dire, et que selon lui il dirait mieux.
... Plus un livre nous importe plus mal nous le lisons. Notre substance s'y glisse et le pense à notre usage. C'est pourquoi si je veux lire et me convaincre que je sais lire, je lis des livres où ma substance ne pénètre pas.
... Nous sommes tous malades et nous ne savons lire que des livres qui traitent de notre maladie. C'est le succès des livres qui traitent amour, puisque chacun croit être le seul qui l'éprouve. Il pense: "Ce livre est à mon adresse. Qu'y peuvent entendre les autres?" "Comme ce livre est beau", dit la personne qu'ils aiment, dont ils se croient aimés et à laquelle ils se hâtent de le faire lire. Mais elle le dit parce qu'elle aime ailleurs.
C'est à se demander si le rôle des livres, qui parlent tous pour convaincre, n'est pas d'écouter et d'opiner du bonnet.
Dans Balzac le lecteur trouve sa pâture: " C'est mon oncle, se dit-il, c'est ma tante, c'est mon grand-père, c'est Madame X..., c'est la ville où je suis né." Dans Dostoïevski, que se dit-il ? "C'est ma fièvre et ma violence, que mon entourage ne soupçonne pas." Et le lecteur croit lire. La glace sans tain lui simule un miroir fidèle. Il reconnaît la scene qui se joue derrière. Comme elle ressemble à ce qu'il pense! Comme elle en reflète l'image! Comme ils collaborent lui et elle. Comme ils réfléchissent bien".