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LA VOIX DE L'ÉCHO

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jeudi 16 avril 2015

ELSA/CATHERINE DUTIGNY - CARNETS SECRETS - SUITE 42








HIBOU MOYEN DUC




Suite 42



En aucun cas son maître ne devait vérifier l’état de ses cordes vocales. Le charme du coq du père Baillou avait à coup sûr modifié l’anatomie de son larynx et si le vétérinaire le constatait, que lui adviendrait-il ? Serait-il transformé en bête de foire, montré aux scientifiques du monde entier, disséqué sur une table de laboratoire et sa gorge conservée pour la postérité dans du formol ? Certes, Arsène rêvait de célébrité et de gloire, mais celles-ci risquaient d’emprunter des chemins qu’il n’avait guère envie d’arpenter. La menace n’était pas à prendre à la légère et il lui fallait fuir cette maison qui l’avait accueilli quand, chaton pelé et couvert de tiques, son bon maître l’avait sauvé d’une mort certaine. Il regarda, les yeux déjà remplis de mélancolie son fauteuil Régence et son doux coussin où il avait si souvent prolongé ses siestes. Jules était un ami fidèle, mais sa demeure manquait cruellement du confort qu’un matou était en droit d’attendre. Quant aux truites carbonisées du cantonnier, elles n’égaleraient jamais pour le bien-être de son estomac les petits plats préparés par le docteur. Plus de télévision avec ses images qui bougent, plus de nouvel épisode des « Cinq dernières minutes », tous ces prodigieux instants seraient à jamais remplacés par cette boîte à voix nasillardes avec une famille Duraton dont les aventures n’avaient pas le sel d’une enquête policière… Tant de choses à perdre ! Et tout cela pour une simple irritation de la gorge… Quelle poisse ! Peut-être qu’avec le temps et s’il se gardait d’éclaircir sa voix, le vétérinaire oublierait de l’ausculter. Alors, et alors seulement, il pourrait retrouver sa place dans ce décor cosy qui lui convenait à merveille.


Pour le moment les deux hommes étaient penchés sur le fac-similé du manuscrit de Sir Hans Sloane. Les lunettes sur le bout du nez, le vétérinaire soulignait de la pointe de l’index certains passages et en expliquait à Jules la teneur. Ensuite, il y eut des postures, des embrassades, des mains posées sur la poitrine dont Arsène ne comprit pas la signification. Le manège des humains dura encore de longues minutes, puis, comme si de rien n’était, ils reprirent leur partie de cartes, là où ils l’avaient interrompue. Lorsque l’horloge du salon sonna vingt et une heures, ils avaient abandonné le jeu pour déguster un vieux brandy dont le vétérinaire n’oubliait jamais de vanter la saveur miellée, caramélisée, ponctuée de notes d’abricot. Jules était au paradis. Un tel nectar que son maigre salaire n’aurait pu lui permettre de s’offrir, se dégustait à petites lampées. S’il adorait les parties de cartes et la compagnie savante du docteur Grimaud, sa cave lui était encore plus attractive. Affalé dans son fauteuil, un sourire niais aux lèvres, l’alcool avait momentanément guéri son mal de dos. Le bonheur de Jules tenait parfois à peu de choses.  Il faisait durer le plaisir sachant fort bien que son hôte avait la main délicate sur les rations d’eau-de-vie. Enfin, le vétérinaire se leva en premier, indiquant de façon muette son envie d’aller se coucher. Jules lapa la dernière goutte de brandy au fond du verre et se résigna, la mort dans l’âme, à quitter les lieux. Arsène, de son côté, sortit de sa cachette, surveilla la porte et lorsque le docteur Grimaud l’ouvrit, il se faufila sans peine à l’extérieur pour se fondre dans l’obscurité de la nuit. La morsure du sol glacé sous ses coussinets lui parut inoffensive comparée au risque de voir son secret éventé. Il hâta l’allure, évitant les plaques gelées dans les caniveaux par de subtils détours et rejoignit le domicile de Jules, bien avant son ami. En l’attendant, le cou dressé, vibrisses frémissantes, il explora les toits à la recherche d’un éventuel spectre. Des cheminées s’échappaient de longs turbans de fumée qui se dissipaient dans l’éther givré, voilant des étoiles pâlichonnes. Le bruit d’un froissement attira son attention. En face de lui, dans l’épaisseur d’une ancienne lucarne à foin perchée à trois mètres de hauteur, une forme noiraude mouvait de gauche à droite en des mouvements saccadés. Les poils d’Arsène se hérissèrent. Ses pupilles dilatées distinguaient très nettement la forme de l’animal qui lui tournait le dos. Soudain la tête pivota à 180° et un rayon de lune éclaira des yeux phosphorescents qui se plantèrent dans ceux du matou. Un long et lugubre hululement paracheva le caractère diabolique de l’apparition. Luttant de toutes ses forces contre la panique, le chat fit le gros dos et recula lentement jusqu’à se blottir dans l’ombre salvatrice de la porte de Jules. Le duel hypnotique cessa à l’écho irrégulier des pas du cantonnier sur les pavés. Arsène fila se réfugier entre les jambes de Jules qui manqua de trébucher.


- Qu’est-ce tu fiches-là ? J’te croyais chez ton maître… et c’est quoi tout ce poil dressé ? On dirait moi, au réveil.


- Là… dans l’angle de la lugarne… une bête maléfigue… cracha le matou, la voix enrouée.

Jules  se rapprocha de la demeure de ses voisins, scruta l’endroit, puis éclata de rire.

- V’là que t’as peur d’un chavon, enfin j’veux dire d’un hibou… j’dirais même, comme ça, à vue de nez, d’un moyen-duc… T’inquiète, il est inoffensif… C’est rare d’en voir nicher dans le bourg, mais là, il a trouvé un ancien nid de corneille et m’est avis qu’il va passer un bon bout de l’hiver en notre compagnie. Entre toi et lui, on risque pas d’avoir des mulots dans le coin… Parce que, rassure-moi le chat… t’as pas oublié comment on chasse le mulot quand même ? Compte pas sur moi pour te pécher des truites tous les jours… Si tu veux te remplir la panse, va falloir que tu y mettes du tien… ou alors, retourne chez ton maître…

- Gamais… Heu !… Jamais… répondit Arsène, en tirant sur ses cordes vocales.

- Allez, viens, on rentre... tu vas m’expliquer tout ça au chaud… Fait trop froid pour discuter dehors…

Arsène emboîta le pas du bonhomme, non sans surveiller de l’œil le prétendu demi noble, le duc quelque chose, que les explications de Jules ne lui avaient pas rendu plus sympathique. Le cantonnier avait trop présumé de la chaleur de son logis. Quelques petits degrés de différence que l’on oubliait, dès la porte franchie. Avant même de se débarrasser de son manteau, il se précipita sur le poêle à mazout, ouvrit en grand le robinet d’arrivée du fuel, attendit que le liquide remplisse le fond du pot pour y jeter un allumeur enflammé. Il régla le chauffage au maximum en maugréant sur la rudesse de l’hiver. Le givre avait dessiné des motifs irisés sur la fenêtre de la cuisine. Certains prenaient la forme d’animaux étranges dont une qui rappela à Arsène, l’oiseau à l’origine de sa récente frayeur. Le chat s’écarta prudemment de la fenêtre et se blottit près du poêle qui commençait à distribuer une touffeur généreuse. L’envie le prit de ronronner. Hélas, il ne produisit qu’un ronflement disgracieux et cette incapacité à se conduire en chat normal, le ramena au sujet de la soirée. Quand Jules fut disposé à l’écouter, il toussota discrètement afin de produire un son clair.

- Il s’en est fallu d’une moustache pour que mon maître ne découvre le pot aux roses.  C’est devenu trop dangereux de rester chez lui. Je voulais en me raclant la gorge attirer votre attention. C’était idiot, je le reconnais, mais ce fut plus fort que moi. Cette poignée de main que mon bon maître vous a expliquée, je suis sûr d’en avoir été le témoin. Je n’arrête pas de me repasser en mémoire les images de l’enterrement. Le détail important sur lequel ma mémoire butait, c’était bien celui-là…

Il laissa en suspension sa dernière phrase. Il adorait piquer la curiosité du vieil homme et le laisser languir.

- Ben accouche, le chat… C’était qui ?

Le ton était bourru. Arsène comprit qu’il ne fallait plus trop tirer sur la corde.


- L’Augustin est une mauvaise langue, mais il n’a pas tort en prétendant que notre maire est franc-maçon, car tout le temps où il est resté sur le perron de l’église avec sa femme avant la cérémonie, je ne l’ai pas quitté des pupilles et c’est lui qui a serré la main exactement comme vous l’avez fait ce soir.

- Et l’autre, c’était qui ? grogna Jules que l’impatience rendait  de plus en plus revêche.

- L’autre… je l’ai à peine observé et je n’ai pas vu son visage… Impossible puisqu’il me tournait un peu le dos… Un chapeau enfoncé bien bas, un pardessus sombre… Ils se sont serré la main. Là, j’ai été attiré par le geste. C’est pour cela que je m’en souviens. Ils se sont dit un truc à l’oreille, puis l’homme au chapeau a disparu… Moi, j’épiais surtout le Blandin, le notaire également et tous ceux dont j’ai pu observer les traits, pas un pardessus…

- Tu peux faire un effort ? Active tes neurones et ne « m’embistrouille » pas avec des mensonges ou de l’à-peu-près… C’est sérieux sur ce coup-là !

- Je ne mens pas ! s’exclama Arsène, vexé comme un pou. Je vous ai dit que mon attention ne s’est pas portée sur cet homme. À force d’en parler, je commence à avoir un sentiment de déjà-vu. Je ne peux pas dire qui exactement… Pourtant cette silhouette… et puis après, quand le parvis s’est vidé de toute cette foule, j’ai senti ce parfum que je connais…

Arsène écarquilla les yeux et le point d’interrogation de poils blancs sur sa tête prit tout son sens.


- C’est juste une intuition… et je ne suis pas certain qu’elle va vous plaire… J’ose à peine en dire davantage… Tant pis, vous l’aurez voulu… La silhouette ressemblait à celle du frère de la Marthe… mais je ne suis pas prêt à parier mon pelage que c’était bien lui…


Arsène avait vu juste. Son intuition ne plut pas à Jules qui balança un violent coup de pied dans la maie de chêne.



à suivre...




©Catherine Dutigny/Elsa, avril 2015
Texte à retrouver sur iPagination




Jamais trop tard !

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ELSA/CATHERINE DUTIGNY - LIENS DES SUITE 41 À ... - CARNETS SECRETS



ROMAN DE ELSA/CATHERINE DUTIGNY







CARNETS SECRETS

 SUITE 41 À ... SUSPENSE !

(page en cours)









- Suite 47 des carnets secrets

- Suite 48 des carnets secrets

- Suite 49 des carnets secrets

- Suite 50 des carnets secrets


Les liens en gris ne sont pas encore actifs. 






mardi 14 avril 2015

MARCEL FAURE - 0241 à 0245 de La danse des jours et des mots




MISE EN VOIX PAR MARCEL FAURE D'UN ÉPISODE





Samedi 19 mai 2012 

L'idéologie de la perfection ne s'applique plus qu'à la qualité du travail et se limite à qualifier un objet fini. L'homme y a renoncé pour lui-même, comme il renonce de plus en plus, à toute altérité en préférant se fondre au lieu de s'affûter.
Dans cet environnement hostile, je m'interroge chaque jour. Par quel miracle ai-je rejoint le camp des fous, des artistes et des enfants qui chantent les louanges des sentiers buissonniers.
Et je me noie dans la beauté des choses pour aborder le réel de travers.



Dimanche 20 mai 2012 

Je ne peux dessiner ce qui vole trop vite. Il m'en reste cependant une perception aigue, comme si la couleur de mon âme en avait été modifiée. L'éclat d'une gorge entrevue, la grâce d'une aile déployée, l'éphémère transformation de l'ombre sous l'arbre inondé de soleil, le reflet sans cesse renouvelé du roseau dans un lac, tout cela à jamais imprimé.
Tout cela et plus encore, l'ébauche d'une caresse, la douceur d'un geste maternel, cette rougeur subite sur vos joues, votre regard qui me brise et s'en va. Et puis tout ce qui n'est pas dit, ces sentiments plus volatiles qu'une odeur, le bruissement de ce qui va naître, tout ce qui sommeille en nous et ne demande qu'à aimer.
Lorsque la nuit se glisse entre mes draps, mon corps apaisé respire et digère l'indicible. Demain, dans la trame serrée des jours j'avancerai léger, imperceptible et superbement plus dense.



Lundi 21 mai 2012 

Le philosophe Luc Ferry, chaque fois qu'il s'exprime développe une philosophie de la générosité s'appuyant sur l'école, l'écologie, le sens de l'effort et le refus de toutes frontières, celles des états comme celles ancrées dans nos esprits. Jusque là, tout va bien, mais il voudrait que cette politique où l'homme occupe la place centrale, soit appliquée par sa " famille " politique : la droite.
Cherchez l'erreur.



Mardi 22 mai 2012 

J'aurais aimé naître un 29 février 2012. Un anniversaire tous les quatre ans, voilà qui aurait été sympa. Ou alors un 32 mai, un jour unique, spécialement créé pour moi. Je n'en aurais tiré aucune gloire particulière mais j'aurais été débarrassé à vie de cette obligation de dire et de fêter un an de plus.
Ce n'est pas tant de voir s'ajouter quelques rides sur mon front, mais cette convenance pesante qui fait que l'on doit recevoir des vœux et en être heureux. Je n'ai jamais aimé les fêtes, et les anniversaires en font partie. A tout le falbala, le décorum, le sapin, les bougies, la rose pour maman ... j'ai toujours préféré l'attention discrète et constante, le petit geste, comme çà, pour rien, le menu cadeau d'un jour ordinaire et la vraie surprise qui l'accompagne.
Ou alors la fête improvisée d'un jour comme les autres, le feu d'artifice au milieu de nulle part, seulement pour chanter sa joie de vivre, la pulsation profonde du sang dans les veines ou cette bouffée d'amour qui empourpre soudain nos joues.
Oui j'aurais aimé naître un improbable brumaire de l'an 77 727 ou de l'an – 18028, avec ce même air, cette même eau sans cesse recyclée.



Mercredi 23 mai 2012  

Le vivier tendre de tes yeux
Le désordre ému de tes cheveux sur l'oreiller
Et moi
Sauvage et ombrageux
Dans les marges du lit
Je cherche un poème
A quoi tu penses dis-tu
Je pense à toi je réponds
Trouvant chaque mot trop lourd
Aucun qui ne soit digne
Pour orbiter

Si près de tes seins













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0242

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samedi 11 avril 2015

ANNA LOGON - CHUCHOTER ENCORE À L'OREILLE DES ÉTOILES


BANDE AUDIO ICI



La voix de l'Écho sur un extrait de "Danse lente" de Joseph Jongen (vidéo YouTube en fin de page)




Clore nos yeux bulle au pays secret de nos vertes clairières,
Où la mousse attendrit nos pas, comme une timide adolescente.
S’étendre sous le plafond du monde, envoûtés dans les silences terrestres,
Contempler le soleil étirant à deux mains son rideau d’étoiles.

Dans l’infini trouble des jours, guetter d’impatience nos soirs,
Sertissant tous nuages de couronnes diamant.
S’émerveiller du moindre éclat, luisance d’espérances,
Fouiller l’espace des arcanes, et découvrir la clé.

Égarer nos intimes pensées dans l’interminable cobalt,
Où tout devient permis, tel un royaume sans frontières.
Désirer l’astérie céleste, illuminant le sombre de nos vies.
Le cœur alors rêvasse en volute pailletée, jusqu’à épuisement.

Jusqu’à toujours,
Écorcher le vélin, abandonner à l’aurore des fragments de soi,
Mais chaque nuit,
Chuchoter encore à l’oreille des étoiles.





Anna - 19 Février 2015 ©




Toc toc toc, cliquez sur l'image animée !





Et enfin, ne partez pas sans vous laisser  séduire,
 sur une invitation d'Anna, 
par 
cette "Danse lente" de Joseph Jongen, 







jeudi 9 avril 2015

ELSA/CATHERINE DUTIGNY - CARNETS SECRETS - SUITE 41







Manuscrit de Sir Hans Sloane




Suite 41


Lorsqu’ils longèrent l’élevage de poules, Jules remarqua un morceau de grillage endommagé. À vingt centimètres du sol, un trou dans les mailles d’acier offrait une possibilité à un goupil de forcer le passage pour se livrer à un carnage, en toute impunité. Les Baillou avaient leur sac à misères plein à ras-bord et le cantonnier décida d’effectuer en priorité la réparation pendant que le garde champêtre serait occupé à nourrir les volailles et changer la paille dans les abris. Ils trouvèrent le fils d’Augustin assis dans la salle à manger, sa jambe plâtrée reposant sur un tabouret recouvert d’un coussin. Le garçon jovial qu’ils avaient connu quelques années plus tôt ressemblait maintenant à un homme aux traits durcis, aux yeux enfoncés dans leurs orbites, une barbe naissante dessinant des ombres sur son visage émacié. Il les remercia pour l’aide apportée à l’éleveur et à sa femme. En retour, Jules le questionna sur l’état de santé de la Moune. « Stationnaire… disent les médecins » lui répondit évasivement le jeune homme en fixant le buffet où trônait une photo de la Moune en robe de communiante dans un cadre en bois doré. Jules déposa l’assiette d’Odette sur la table, enleva le torchon et offrit les sanciaux à Jean-Pierre. Un sourire juvénile vint adoucir les rides prématurées, creusées au coin des lèvres. Dans le lointain, le carillon de l’église sonna deux heures. Il était temps de se mettre à l’ouvrage et les deux hommes l’abandonnèrent à sa mélancolie.

En milieu d'après-midi, Anatole avait déjà terminé sa part de besogne que Jules peinait encore à consolider le grillage. Une inspection minutieuse lui avait fait découvrir d’autres points faibles et il avait trouvé dans un hangar suffisamment de grillage neuf ainsi que les outils nécessaires pour procéder à un renforcement en bonne et due forme sur les parties fragilisées. Le garde champêtre prit congé en lui recommandant de ne pas s’attarder. Il lui désigna l’horizon où de nouveaux nuages menaçants se regroupaient et grignotaient peu à peu un disque solaire sur le point de tirer sa révérence. Un vent d’est froid et humide soufflait en courtes rafales faisant s’ébouriffer les plumes des quelques volailles restées à l’écart des abris. Jules lui promit de faire vite. Il avait hâte de regagner son logis, de faire un brin de toilette et d’enduire ses reins de baume du tigre. Il savait fort bien qu’il allait payer cher l’exercice physique de l’après-midi et il était hors de question qu’il ne puisse se rendre chez le docteur Grimaud pour un stupide mal de dos. Il était également pressé de téléphoner à Christine pour prendre des nouvelles de Charlotte et lui demander de bien vouloir la garder chez elle une fois de plus pour la nuit. Après une dernière inspection, il rangea le matériel, fit rentrer les poules dans les abris, ferma les portes et quitta la ferme avec le sentiment d’avoir fait du bon boulot. Sur le chemin du retour, les premiers grains de grésil,  larges comme des pièces d’un centime, frappaient les pavés et rebondissaient pour aller s’accumuler dans les caniveaux. La chaussée rendue glissante ralentissait l’allure du bonhomme qui avançait à pas comptés, en tentant de déjouer les pièges tendus par les particules de glace. Trempé et harassé, il parvint à son logis avec la furieuse envie de s’allonger sur son lit et de piquer un somme avant de se rendre chez le vétérinaire. Le silence qui régnait dans la maison renforça un sentiment de solitude qu’il peinait à apprivoiser. Le seul réconfort immédiat était rangé dans le placard. Il ne résista pas au désir de lui rendre hommage. Le vin réchauffa son corps et dissipa momentanément la sensation de faim que l’inactivité avait fait renaître. Trop fatigué pour se préparer à manger, il s’assit, coucha sa tête sur ses bras repliés sur la table et s’endormit d’un sommeil vide d’images.

Trois heures plus tard, c’est un homme en tous points transformé qui sonna à la porte du docteur Grimaud. Habillé de propre, coiffé, cravaté, rasé de près, Jules avait respecté l’usage qui consistait à se présenter au vétérinaire sous son meilleur jour. Seul le parfum de camphre et de clous de girofle qui soulignait chacun de ses mouvements trahissait un corps perclus de douleurs. Le cantonnier n’avait pas lésiné sur le baume du tigre en vue d’une longue soirée dont il attendait de précieux résultats.  Dans le salon, sur la table à jeux en noyer et marqueterie de bois fruitiers, le vétérinaire avait déjà disposé le tapis de feutre vert et deux paquets de cinquante-deux cartes. Confortablement installé sur un fauteuil Régence, Arsène s’adonnait au nettoyage méticuleux de ses griffes. Il leva sa frimousse à l’arrivée du cantonnier, cligna des yeux à l’attention de son ami puis reprit son travail avec l’application du parfait félidé. Jouer à la crapette demandait une certaine concentration, mais Jules avait l’esprit ailleurs. Pendant qu’il alignait ses cartes, il résuma pour le vétérinaire les événements de la journée en omettant de révéler le pourquoi de sa visite à la bibliothèque municipale, ainsi que la présence du fils d’Augustin chez les Baillou. Le docteur Grimaud l’écoutait d’une oreille distraite et tirait sur un cigarillo dont la cendre menaçait de se répandre sur le tapis de jeux. Croyant que le praticien n’avait pas retenu le dixième de ses propos, le bonhomme reprit son résumé en insistant lourdement sur les révélations du bistrotier concernant le maire. Un nuage de fumée lui cacha son interlocuteur un bref instant.

- Ça ne m’étonne pas d’Augustin, ce genre de racontars… Depuis l’accident, chacun y va de sa petite histoire… J’en entends à longueur de journée et je finis par trouver cela très fatigant… C’est à toi de jouer Jules… conclut le vétérinaire, en écrasant son cigarillo dans un cendrier.

Jules transféra une carte libre sur une pile centrale.

- Oui, mais quand même… insista le cantonnier. Y’a pas un moyen de savoir si quelqu’un appartient à la franc-maçonnerie ? Je ne sais pas, moi… un signe distinctif… quelque chose qui pourrait me mettre sur la piste…

Le vétérinaire lui jeta un regard étonné.

- Sur la piste… de quelle piste parles-tu Jules ? Crapette,  mon vieux ! Tu as oublié de poser ton huit de cœur…  À quoi penses-tu ?… Bon, tant pis pour toi, c’est à moi de jouer…

- Je pense, je pense… qu’il y a peut-être un livre sur le sujet. Y’a des livres sur tout, alors pourquoi pas sur ça…

Le docteur Grimaud posa sur le talon la carte qu’il avait en main et soupira d’agacement.

- Bon, on ne va pas s’en sortir… Quelle tête de mule ! Tiens… mets-toi debout ! Allez, oui, lève-toi… Je vais te montrer un truc…

Les deux hommes se retrouvèrent face à face et le docteur Grimaud serra la main de Jules.

- Voilà, t’es content ?

- Ben, oui quoi ? On s’est serré la main… et alors ?

- T’as rien senti ?

- Ben rien de particulier… un serrage de pognes viril, comme des milliers…

- Justement non Jules, regarde bien et concentre-toi sur ta main… Je recommence…

Le docteur saisit la main droite du cantonnier en pressant avec l'ongle du pouce la troisième jointure de l’index.

- Tu vois, si tu fais de même, cela signifie que nous sommes des compagnons. J’ai un très vieil exemplaire du manuscrit de Sloane qui décrit avec précision les signes au moyen desquels les maçons se reconnaissent. Pour des maîtres, c’est encore différent…

Une succession de raclements de gorge interrompit la démonstration. Arsène, debout sur son fauteuil, le museau tendu en avant, tentait d’attirer l’attention du cantonnier. Jules haussa les sourcils en une interrogation muette tandis que le docteur Grimaud fronçait les siens en signe d’inquiétude. Le vétérinaire s’approcha du matou, prit sa tête entre ses mains et le força en appuyant deux doigts de chaque côté de la gueule à ouvrir sa mâchoire. Il examina l’intérieur de la gorge après l’avoir orientée vers le faisceau lumineux d’une lampe posée sur un guéridon. Arsène resserra les muscles de son larynx, terrifié à l’idée de ce que son maître allait découvrir.

- Bon, je ne vois pas bien, la lumière est trop faible. Il faudrait que je l’examine dans mon cabinet.

Il continua pourtant à ausculter Arsène tout en s’adressant à Jules.

-Tu n’as rien remarqué de particulier ces derniers temps ? Tu n’entends pas Arsène se racler régulièrement la gorge, comme s’il était enroué… Ce n’est pas normal, chez un chat, à moins qu’il n’ait une arête de poisson coincée dans le gosier… Et puis, je ne l’entends plus ronronner et lorsqu’il miaule pour que je lui ouvre la porte on dirait, je te jure, même si cela peut sembler grotesque, un humain en train d’imiter le miaulement d’un chat… Vraiment, tu n’as rien remarqué ? Je m’en veux énormément… À force de soigner les animaux des autres, voilà que j’oublie de vérifier l’état du mien. Dès demain matin, je m’occupe de lui en priorité.

Le docteur Grimaud relâcha la pression des doigts sur la mâchoire d’Arsène, qui, libéré de l’emprise, bondit se réfugier sous la bibliothèque en acajou massif. Dix minutes s’écoulèrent avant que les battements de son cœur ne s’apaisent.




à suivre...




©Catherine Dutigny/Elsa, mars 2015
Texte à retrouver sur le site iPagination





Jamais trop tard !

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mardi 7 avril 2015

MARCEL FAURE - 0236 à 0240 de La danse des jours et des mots




MISE EN VOIX DE MARCEL FAURE D'UN ÉPISODE 




Lundi 14 mai 2012 

Oubliée la mélancolie du miroir. Se lève en France un peu d'espoir. Les premières mesures de notre nouveau président, vont toucher les plus pauvres sans rien renier de ce principe égalitaire qui m'est cher.
Et cette déclaration de François Hollande : " j'aime les gens." Voilà une phrase qui, si elle dicte sa politique pendant le prochain quinquennat, est plus importante que n'importe quel programme.
Oui, je vous l'avoue aujourd'hui, au soir de ce 6 mai, j'ai versé une larme, comme je l'avais fait à l'annonce de la victoire de François Mitterrand, ou à la libération de Nelson Mandela, comme à la chute du mur de Berlin.
En certaines circonstances, l'espoir est plus fort que tout et croise un instant nos rêves les plus fous.
Et je nomme poème ce
J'aime les gens.
Qui se suffit à lui même.



Mardi 15 mai 2012 

Griffonnages dans le ciel, des avions passent très haut, si haut qu'il faut tendre l'oreille pour percevoir le bruit émoussé des moteurs. Nous cueillons les fleurs de l'aubépine à proximité d'un lotissement désert. De l'autre côté d'une haie touffue, le hennissement d'un cheval nous surprend. Puis rien d'autre que le silence ensoleillé.
Plus bas, la Loire pose son coude sur l'arche d'un pont et disparaît happée par son prochain méandre.
Le soir venu, Lloydia déguste son infusion et s'endort sous l'effet bénéfique de la plante. Et moi, empêtré dans le septentrion, j'entame un long goutte à goutte avec les mots.



Mercredi 16 mai 2012 

Gémissements de ma jeunesse qui voudrait encore m'offrir quelques pépites. Mais l'émerveillement ne vient jamais du passé. Insensé celui qui rêve à reculons.



Jeudi 17 mai 2012 

Parfois je croise des vers montés sur talons aiguilles. Ils balancent de la rime comme certaines balancent du croupion. Et s'ils sont d'amour, ils me draguent. Alors je les suis dans tous les méandres du poème.



Vendredi 18 mai 2012  

Je suis comme la brume après la pluie,
Léger, volatile, caressant.
Je suis comme la terre après l'orage,
Odorant, débordant de promesses.
Je suis comme la mer après un grain,
Inchangé, apaisé,
Roulant toujours les mêmes galets
Je suis comme le jour
Qui tombe et se relève,
Neuf,
Mais fier d'avoir vécu.
Et je m'engouffre dans le clair de l'aube.













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