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mardi 26 mai 2015

MARCEL FAURE - 0266 à 0270 de La danse des jours et des mots








Mercredi 13 juin 2012 

- Attendez-moi !
J’obtempère en pressant le bouton adéquat de l’ascenseur.
- Je suis votre nouvelle voisine de palier, se présente-t-elle.
La conversation aurait pu en rester là, mais, entre voisins , il faut bien faire connaissance. Coup d’œil rapide sur la capacité de l’engin pour me rassurer. Sous un tablier à fleurs d’une autre époque, la nouvelle venue a, en effet, une certaine envergure. C'est bon, il nous reste de la marge. À moi d’accueillir.
- Alors, ce déménagement ! Ça s’est bien passé ?
- En gros, oui. (J’imaginais difficilement en maigre) Mais pour le lit, dit-elle …
La phrase en suspension m’invite à poursuivre. C'est facile, il suffit de répéter le dernier mot de façon plus ou moins interrogative.
- Le lit ?
- On n’a pas pu lui faire prendre l’ascenseur !
Celui-ci ouvre ses portes sur le hall du rez-de-chaussée. J’esquisse un pas vers la sortie. Aucune esquive possible ! Elle s’accroche à ma manche, me retient presque de force.
- Il est trop grand. C'est à cause de mon mari. Vous comprenez, (pas encore) il mesure plus de deux mètres. Alors vous pensez ! dit-elle, pendant que l’ascenseur nous entraîne de nouveau vers les étages supérieurs.
Voilà, c’est ma nouvelle voisine : très encombrante, un rien collante, bavarde juste ce qu’il faut, vêtue façon mamie années 60, et maintenant muette … Ou presque.
- Ben alors ! Il est rapide celui-là ! conclut-elle, pendant notre périple ascensionnel.



Jeudi 14 juin 2012 

- Attendez-moi !
C’est ma voisine. Je ne vous la présente plus, sauf à dire qu'elle a remplacé la feuille de salade qui nous a quittés, sans laisser d'adresse, pour fuir ses créanciers. Depuis qu'elle a emménagé, c’est un état permanent chez elle que d’être ma voisine, sa raison d’être. Je ne peux que m’exécuter. Me voilà coincé contre la cloison du palier avec pour seule compagnie cette espèce de mappemonde avec un collier tahitien imprimé autour de la taille, de l'hibiscus qui descend du nombril jusqu'aux genoux. Quelques jours qu’on se connaît. Tout juste si elle ne me tape pas sur le ventre. J’ai beau me taire, fermer les yeux, détourner la tête, bailler ostensiblement, rien. Elle démarre au quart de tour.
- Faut que j’aille faire des courses. J’ai plus rien dans le frigo.
À croire que son amant, c’est le frigo ! À croire aussi qu’elle me surveille par l’œilleton de sa porte, et dès que je referme la mienne :
- Attendez-moi !
Elle me hante, me persécute, me met, en quelque sorte, au défi de sortir sans elle. Si, par inadvertance, elle ne se précipite pas sur le palier, dès que j’y apparais, elle me manque aussi. Elle est une sorte de drogue dont je deviens dépendant. Je patiente un peu. Je laisse passer un ascenseur. Je me tasse tout au fond de la cage vide. Je mets une option sur l’énorme place vacante.
En quelques jours, elle a rempli ma vie. Si elle rapplique, je déborde. Si elle m’oublie, je m’inquiète. Pour elle qui manque à l’appel, pour Double Mètre, son mari, que je n’ai encore jamais croisé, pour son cabas trop lourd, pour une extinction de voix probable, pour, pour, pour.
Mais elle est bien là. Avec les poussinettes, je n'ai plus le temps de rien. Alors c’est tout pour aujourd’hui.



Vendredi 15 juin 2012 

- Attendez-moi ! Encore ? C’est la voisine.
Heureusement que je n’en ai pas toute une kyrielle comme celle-là ! Pourtant, dans son genre, c’est une beauté : imposante en diable, une voix à réveiller tout l’immeuble, aujourd'hui impeccablement vêtue d’un ample tablier imprimé, vous l’aviez remarqué dès le premier jour où elle s’est installée sur votre palier. Le mien en l'occurrence ! Pas le genre à provoquer votre flamme cette beauté tonitruante ! Non… Plutôt envie de partir en voyage pour l’oublier. Impossible.
C’est quelqu’un tout de même. Aujourd’hui elle est particulièrement inspirée. Elle a troqué la fleur pour l’oiseau. Toute une ribambelle entourant la mappemonde. Une utopie de colombes blanches prêtes à l’envol, déborde de son ventre proéminent.
Ouf ! Voici l’ascenseur. Il démarre avant qu'elle n’ait eu le temps de fermer sa porte.



Samedi 16 juin 2012 

Les mots, comment les apprivoiser, ils sont tant et tant, toute une kyrielle. Ils tournent, tournent, s’envolent, refusent de se fixer, partent à la ribambelle, flopée flottant informe, insaisissables. Vous draguez les voyelles, elles vous prennent pour un voyou. Vous sonnez les consonnes, elles vous snobent. Alors vous tentez la virgule et c’est le point qui vous laisse en suspension ! Vous lancez l’invective, vous jetez l’anathème. Rien, rien n’y fait. De la cédille à l’accent circonflexe, tout contribue à vous rendre perplexe. Ils ruent les mots, ils ruent entre les parenthèses et se sauvent illico. Puis moqueurs, ils vous narguent à la périphérie du cerveau. Et pourtant, ils sont là, imprimés bien serrés, sur le tablier de la voisine qui sort de chez elle en hurlant : « - Attendez-moi » surgissant juste au moment où vous avez le doigt sur le bouton d’appel de l’ascenseur. Dans l’étroite cage elle se presse contre vous et vous enfonce dans l’estomac le mot «maladroit. » Alors vous comprenez. Pourquoi vouloir tout saisir à la fois ! Vous vous laissez guider par le hasard. En voici un qui pointe sur l’immense poitrine : patience. Il n'est pas vraiment écrit, mais il s'empare de votre intimité et vous l'appliquez en souriant bêtement à ce visage poupin, ravi de faire la route avec vous. Vous recyclez quelques mots de la veille qui se bousculent à nouveau dans ce réduit où vous étouffez.
Et vous attendez.



Dimanche 17 juin 2012 

Nuance  : un peu mais pas trop sinon je m’y perds.
Flamme  : un peu mais pas trop sinon je m’y brûle.
Utopie  : un peu mais pas trop sinon j’espère.
Kyrielle  : un peu mais pas trop sinon j’erre.
Quelqu’un : un peu mais pas trop sinon je lui présente… qui vous savez.
Beauté  : un peu mais pas trop sinon je m’enflamme.
Encore  : un peu mais pas trop sinon je suis malade.
Oiseau  : un peu mais pas trop sinon je m’enfiente
Voyage  : un peu mais pas trop sinon je fatigue.
Inspiré  : un peu mais pas trop sinon j’explose.

Ensuite : peut-être …









Une occasion de découvrir "Le KOICECA" de Henri Maleysson !




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Vous pouvez continuer à suivre les épisodes du journal poétique de Marcel Faure sur le site iPagination. La Danse reprendra ici sur l'Écho en septembre. 



Bel été à tous Amis de la Danse des jours et des mots et de l'Écho !



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