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jeudi 11 décembre 2014

ELSA/CATHERINE DUTIGNY - CARNETS SECRETS SUITE 34















Suite 34



Arsène s’étira et bâilla à s’en décrocher la mâchoire. Il lorgna du coin de l'œil le plaid qui était resté jeté en vrac sur une chaise cannée depuis leur retour de Limoges. Un peu de confort améliorerait grandement la qualité de l’écoute de ce que Jules avait encore à lui confier. Il sauta sur la chaise, renifla la laine qui avait conservé l’odeur de son corps, se mit en boule, puis replia la queue sous son ventre, enfin prêt à affronter la logorrhée de son ami cantonnier.


—  Tu vois le chat, reprit Jules, la voix un brin pâteuse, le Baillou à l’époque, il ne fréquentait pas trop le Blandin et tous ceux qui avaient fait les écoles. En réalité, il y avait deux clans dans le bourg parmi les jeunes de la même génération. La bande des « Bobus » comme on disait entre nous… des nigauds si tu préfères, qu’avaient à peine leur certif, avec justement le Baillou, l’Augustin, et trois autres gars, des fils de fermiers, sauf le Firmin qui était le rejeton de l’épicier. Ceux-là, dès qu’il y avait une connerie à faire, tu pouvais être sûr qu’ils étaient dans le coup. L’été, ils écumaient les bals de la région et se conduisaient comme des affreux avec les drôlières. Quand ils leur couraient pas aux jupons, c’était la chasse et la pêche qui occupaient leur temps libre… enfin plutôt le braconnage, car ce qui leur mettait le cœur en joie, c’était de faire tourner en bourrique notre vieux garde-champêtre.  Et puis, d’un autre côté, il y avait André Cormaillon, Joseph Blandin, Jean, le frère de la Marthe, et René Lecuyer, un gars discret que tout le monde aimait et respectait. Les « Bobus » les appelaient, en patois, les « Emmiouleux », ce qui veut dire les beaux parleurs. Toujours à se moquer de leurs nippes à la mode ainsi que de la musique qu’ils écoutaient. Joseph avait acheté un phonographe portable et il faisait venir de Paris des enregistrements de swing qui fracassaient la tête à tous les habitants de la rue Serpentine les jours de grand soleil quand il montait à fond le son, fenêtres ouvertes. Sûr qu’entre eux et les autres « Bobus » qui chantaient à tue-tête en sortant des bals populaires « Il a mal aux reins Tintin », y’avait pas que la maîtrise de l’anglais qui les séparait. C’est pas qu’ils se cherchaient vraiment des noises. En général, ils avaient plutôt tendance à s’ignorer et ils ne traînaient pas dans les mêmes endroits, le jour comme la nuit. Dans la bande de la haute, enfin des grosses têtes, Joseph et Jean étaient très proches. Quand t’en voyais un, l’autre n’était jamais bien loin. En revanche, le Cormaillon gardait un poil ses distances et donnait plus l’impression de profiter des largesses du Blandin, prodigue avec l’argent donné par son père, que de partager le goût de Joseph pour la musique de nègres. Le plus discret des quatre, c’était le René. Lui, déjà tout minot, n’avait qu’une idée en tête : faire le petit séminaire, puis le grand et devenir curé. Ça lui a plutôt réussi comme rêve puisque maintenant, le v’là archevêque de  Bourges. Un bien beau parcours pour un gars de notre village… Si les « Bobus » avaient la réputation d’être de sacrés dragueurs et d’avoir mis en cloque quelques filles du Boischaut, les exploits sexuels des quatre autres sont restés confidentiels. Pour le René, ça se comprend, vu qu’il n’avait d’yeux et d’émotions humides que pour les statues et les tableaux de la Vierge Marie. Que veux-tu… chacun ses fantasmes… Joseph et André, eux, ils en bavaient des ronds de chapeau devant la Marthe. Sûrement Joseph plus qu’André… parce que le Cormaillon, le chat, il avait déjà le cœur en forme de portefeuille et si la donzelle ne représentait pas un beau parti, sa capacité à tomber amoureux et surtout à le rester, rétrécissait comme une peau de chagrin. Bien entendu, les parents de la Marthe possédaient des terres, beaucoup de terres, mais ce qui intéressait René, c’était le liquide et les belles demeures, genre très bourgeoises. Tu vois, du style : « pas la même hauteur de plafond selon les étages », pour ne pas confondre les larbins et les proprios. J’crois qu’à l’époque s’il avait pu aussi s’acheter une particule et se faire passer pour noble, il n’aurait pas hésité à le faire. Bon, j’arrête… tu vas finir par croire que je suis aussi vilaine langue que tes commères. Remarque, pour en revenir à la Marthe, c'est pas qu'elle laissait indifférents les « Bobus », mais elle savait se faire respecter et les toisait avec dédain. Sûr qu’ils la prenaient pour une pimbêche. J’l’ai vue, de mes propres yeux, retourner une taloche à l’Augustin un jour où le court d’esprit avait tenté de la prendre un peu trop serrée par la taille à la sortie d’un bal. Ben, au fait, pourquoi je te raconte tout ça ?

Arsène savait que Jules n’était pas le roi de la synthèse. Il lui en donnait la preuve une nouvelle fois. Cependant, toutes les petites touches que le bonhomme apportait dans son récit commençaient à définir les contours d’une fresque dont il comprenait d’instinct l’importance. De ces innombrables détails accumulés, la vérité sortirait un jour. Il devait donc l’encourager à poursuivre.

—  Rien de ce qui s’est passé en ces temps anciens ne doit échapper à notre enquête. Il en ressort que le Baillou et l’Augustin ne peuvent être Le Fox. Trop rustres et n’ayant pas fait de longues études. Vos « Emmiouleux » correspondent beaucoup plus au profil de notre suspect étant donné leur âge avant la guerre et le fait qu’ils soient tous susceptibles d’avoir suivi des cours d’anglais, y compris votre curé. Désolé, mais à ce stade de notre enquête, personne n’est au-dessus de tout soupçon. Continuez cher ami, ces souvenirs sont d’une utilité extrême et j’adore votre manière de raconter. Une manière… comment dire… tellement vivante…

La flatterie fit mouche. Jules se racla la gorge avant de poursuivre.

—  Oui, t’as raison… pour le Baillou et l’Augustin, ça colle pas. Où, j’en étais ? Ah oui !… la Marthe… j’pense que Joseph lui plaisait bien. Peut-être aussi, finalement André qui avec ses grands airs et ses chemises blanches à col club devait impressionner les filles et qui s’y connaissait en bonnes manières. Et puis, y a eu la guerre… enfin, juste avant et peu de temps après le décès des parents de la Marthe, son frère a brusquement rompu ses relations avec les autres. J’suis pas certain qu’il appréciait de voir ses amis tourner autour de sa sœur. Et puis c’était pas l’agriculture, ni l’élevage ses violons d’Ingres. Dans l’héritage, il a récupéré un gros lot de terres agricoles qu’il a vendu un bon prix. De l’argent qui lui a permis à la libération de racheter une fabrique de porcelaine à moitié détruite pour une bouchée de pain. La Marthe a préféré garder la ferme, les bêtes et quand elle a rencontré le Ronald, j’crois qu’elle a pensé un jour pouvoir récupérer certaines parcelles. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé au bout de deux années par l’intermédiaire de Cormaillon qui était devenu clerc de notaire entretemps. Joseph, il n’a pas aimé voir l’Alsaco s’installer à la ferme et la Marthe ronronner entre ses bras musclés. D’ailleurs, je t’ai déjà raconté qu’un soir de la Saint-Jean, ces deux-là s’étaient bien foutus sur la gueule. Après… ben… j’avais mon boulot, mes propres problèmes avec Michèle, et puis la résistance… enfin tu vois de quoi m’occuper le ciboulot…  je t’avoue que je n’ai pas tout suivi, j’avais d’autres chats à fouetter… Heu… pardon, j’disais pas ça pour t’être désagréable.

Arsène connaissait parfaitement l’expression qui l’irritait chaque fois qu’un humain la prononçait, mais qui, dans la bouche de Jules, ne recélait aucune malice. Bon prince, il ne releva pas la phrase, mais lorsqu’il vit Jules tendre la main vers la bouteille, il ne put s’empêcher de s’emporter.

- C’est incroyable… Vous ne pouvez pas arrêter deux minutes ? Vous voulez aller bientôt rejoindre Jérôme au cimetière… Je ne sais pas si vous avez remarqué la tête de l’Augustin cet après-midi à l’église. Ce n’est quand même pas le chagrin qui l’a transformé à ce point. Il n’est plus que l’ombre de lui-même… et vous êtes le premier à lui coller une étiquette de poivrot. Vraiment, j’ai du mal à vous comprendre…

Jules laissa retomber sa main dans le vide et poussa un long soupir.

- Sitôt fait, j’l’ai bien remarqué… mais le chat tu te goures… C’est pas l’alcool qui l’a mis dans cet état. J’crois plutôt à la malédiction du coq. L’alcool ça conserve… enfin c’est c’qu’on dit. Tu n’as pas oublié qu’il était sur le toit quand même… Déjà, le Jérôme de trépassé, la Moune qu’est pas en bien bon état et maintenant l’Augustin qui est aussi pâle qu’un linceul… Par les Saints couillons du Pape… de la sorcellerie tout ça ! Et quand je pense que j’y étais aussi… et la petite ! Dans le fond, y a que toi qui n’y étais pas là-haut à te baguenauder sur les tuiles… Alors, tu ne peux pas comprendre… Ça fout les jetons, même pour un gars comme moi qui suis tout sauf un poltron… Je me demande ce que ce diable de jau m’a réservé comme infortune.

À peine avait-il achevé sa phrase que l’on frappa trois coups secs à la porte.




©Catherine Dutigny/Elsa, novembre 2014
Texte à retrouver sur le site iPagination





à suivre...




Et alors, vous la connaissiez vous la chanson des Bobus ?









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