Des amours nées hier à l’Amour pour demain – message et prière d’âme et cœur d’humain
Il y a ces amours de chair, il y a ces amours de sang. Il y a cet amour inscrit au fond de nous, un appel vital, un élan salvateur, message de gênes à l’espèce pour lui assurer son existence. Cet amour inné, qui bien peu se commande, sans mérite, et que pourtant sans cesse on glorifie.
L’amour convoité, l’amour recherché, l’amour conquit ou conquêtes, l’amour trophée ou trophées, et puis un jour l’amour piège, amour résigné que l’on affirmera choisi. Petite vanité. Comme s’il ne pouvait y avoir qu’un seul être prédestiné, celui qui ne se trouve qu’après longue quête par vents et marées… Amour victorieux d’une lutte acharnée ! Allons, allons… mais peu importe puisqu’il y aura le plus souvent toi, moi, toi et moi, des fruits sûrement, lui, ou elle, ou eux, nous trois, nous quatre, ou même nous dix… mais surtout eux, avec toi, avec moi, trop souvent sans nous deux… et pfft, un jour les oiseaux s’envolent ! Et après, parfois toi et moi encore, parfois toi sans moi avec d’autre(s) moi sans toi avec d’autre(s), ou seuls, seul. Mais une histoire de nous, écrite depuis quelques millions d’années, inscrite dans l’histoire de la vie, avec juste quelques vers en plus, quelques roses avec ou sans épines, quelques bijoux, ou des pacotilles, tous aussi inutiles, des accessoires pour certains, du viagra pour d’autres. Un nid, parfois cocon, parfois prison, aussi.
Pâle victoire, maigre conquête, les honneurs sont faciles. Ah ces amours là… quelle affaire. Et les musées se remplissent, puisque ces amours se peignent, se sculptent, s’immortalisent au cas où elles seraient immortelles ! À moins que ce ne soit par peur de les voir s’éteindre. Et les bibliothèques croulent sous les rayonnages trop lourds de recueils et de lettres ; comme si rien ne semblait n’avoir jamais été dit, il faut en ajouter. Mille fois ressassées, mille fois peintes ou sculptées, dix mille fois chantées, ces amours qui ne sont que des recettes de cuisine dont tous les ingrédients nous sont pourtant imposés. Mais voilà que chacun se prend à croire que son amour est si grand que jamais la Terre n’en connut de pareil, et que la Terre doit savoir que nul autre ne saurait l’égaler. Et comme brame son rut le cerf, nous voilà, avec tellement plus de délicatesse dira-t-on, étalant à l’humanité entière d’ordinaires sentiments camouflés sous de subtils mensonges. Puisque personne ne peut décrocher la lune, chacun décroche comme il le peut le pompon au manège, pour l’offrir amoureux comme un cadeau précieux.
Qu’importe ! Reliquat de compétition intraspécifique, tout est dit : course au plus bel hyménée, mots enflammés écrits en lettres d’or… et gagne l’admiration celui qui s’affiche le plus fort. Impose respect par débauche de moyens et de mots, surtout de moyens. Affirme qu’il existe encore des rois pour le vermeil, et des vassaux. Un peu de tulle et quelques dragées suffiront pour ces derniers. Et pour les vassaux des vassaux, ou les oubliés, un regard, un mouton peut-être, ou rien en tout cas qui ne mérite quelque émerveillement.
Et pourtant, pourtant… il n’y a rien de grand dans ces amours-là ; avec ou sans richesse, dans le satin ou dans le lin, habillées de Guerlain ou dévêtues sans parfum, du nord au sud… rien que de l’ordinaire. Elles ne sont pas choisies. Rien qui ne soit inventé, rien qui ne soit le fruit d’une volonté. Effrayante égalité puisqu’en matière d’inné, les nantis n’ont pas plus d’amour que les pauvres. N’en déplaise à ceux pour qui noces de vermeil, noces d’or ou de diamant, n’est qu’une affaire d’argent… des matières éternelles pour des amours fugaces dont il ne restera rien dans quarante-cinq ans, pas plus que dans cinquante et encore moins dans soixante.
Il y a donc ces amours qui nous rendent tour à tour chacun conquérant, idiot, romantique, jaloux, chose, tendre, vengeur, bestial, hypocrite, menteur, docile, attentif, terriblement égoïste… l’appel sauvage. La pulsion charnelle. La tension hormonale ! Une des grandes clés qui régit le monde, et son économie, qui écrit des lois et anéantissent des pouvoirs, qui font et défont des fortunes, dont les intrigues interagissent jusqu’au cœur des politiques et des fois, qui ébranlent les plus forts et toutes les certitudes. Plus encore, beaucoup plus encore… car des amours charnelles naissent d’autres amours, maternel, paternel, fraternel. Amours claniques qui nécessairement en découlent et que seules les scories de la vie altèrent parfois. C’est beau n’est-ce pas ? Mais c’est l’appel sauvage. Rien que l’appel sauvage. Non dira-t-on. Si pourtant. Et bien des Hommes ont peine à reconnaître qu’à quelques gouttes de Dior prêtes, qu’à quelques fantaisies artistiques prêtes, les pongidés ne font rien de moins que nous, et bien d’autres espèces sûrement. Manquerait plus demain que l’on découvre en leurs cris, en leurs gestes les prémices de chants et de danses, de créations d’art. Mais seront-ils là demain ? Avons-nous besoin de ces empêcheurs de tourner en rond, de ces cousins gênants ? Peut-être tant que nous saurons croire que nous leur sommes bien supérieurs… car sinon que nous restera-t-il d’autre que les revues « people », les téléréalités, ou pléthores roucoulades par SMS interposés, pour démontrer que nos amours sont autres que l’appel sauvage !
À moins que…
Non, ce serait folie ! Comment pourrait-on imaginer telle utopie ! Il faudrait pour cela tant d’Évolution encore avant que… !
Osons, osons quand même.
À moins, donc, que l’Homme comprenne qu’il existe un amour plus fort que tout. Un amour tellement plus grand, tellement plus beau et méritant que seules la conscience, l’intelligence et la spiritualité peuvent engendrer. Un amour véritablement volontaire, conquérant, initié, cultivé, dispensé, multiplié, fruit seul d’une grandeur absolue, fondamentalement antagoniste aux amours sauvages, affranchie du naturel, conciliable et concilié avec lui pourtant. Si aujourd’hui encore on dit « chassez le naturel, il revient au galop », ne peut-on imaginer qu’un jour on chasse le naturel pour révéler l’Amour ? Parce qu’il est vrai que cet amour là, n’a rien de naturel, ni charnel, ni paternel, ni maternel et bien plus que fraternel. Peut-être est-ce pour cela que nous ne savons pas encore tout ce qu’il peut engendrer de grand.
Nul être au monde n’a potentiellement ce pouvoir qui nous est donné de donner des ailes à cet amour-là, déjà né, mais presque toujours tu, étouffé, anecdotisé, secondarisé, ridiculisé même. Où approprié par des religions, chacune à sa façon, comme si l’amour n’avait d’existence que par la parole de Dieu ! En matière d’amour, et de cet amour là, chacun, seul, est Dieu, puisque Dieu est en chacun. Sans foi, sans croix, ou au-delà de toute foi, de toute croix, il faut oser penser ces choses-là. Il faut le vouloir et savoir que nous ne serons des Hommes que le jour ou nous aurons compris l’Amour pour autrui ; car il est sans conteste le plus incroyable défi qu’il nous soit donné de relever. L’Amour pour tout ce qui nous permet aujourd’hui d’être et de penser aussi, et bien sûr, puisque sans cela nous ne serions que sauvages. Il fallut 2270 fois les 200 000 ans d’existence de l’Homo sapiens pour que celui-ci commence à jouer avec des silex. Homo sapiens n’étant que le 1/2270ème du temps de l’existence de la Terre. Et que dire de l’Univers dont l’Homo sapiens n’en est que le 1/6885ème ? Tant de milliards d’années pour qu’à peine nés nous mettions le feu à la Terre en tapant sur des silex, et que nous nous coupions au passage. Il est vrai que les silex sont comme des lames de rasoir. Et que sommes-nous face à plus grand, à cet espace/temps dont nous ignorons tout. Rien. À peine sommes-nous dotés d’une conscience que nous l’oublions déjà. Des milliards d’années pour qu’après moult balbutiements l’élu dans cette course s’amuse encore à jouer à guéguerres, à s’accrocher à sa condition d’animal tout en le niant ; à faire l’arrogant, à celui qui sait ; à se croire tout puissant parce qu’il a remplacé
ses griffes par des missiles à ogives nucléaires,
ses poils par des moulés haute couture
son bain de boue dans sa soue par des bains de vapeur dans son sauna
sa quête de proies et de tubercules par sa recherche de la brasserie branchée
ses jeux dans l’herbe par sa PlayStation
et ses coups de crocs pour établir la hiérarchie par des grèves à répétition.
Non, ce ne sont pas les GPS qui nous traceront le chemin de l’Amour, alors… cessons de faire nos enfantillages de derniers nés trop gâtés. Soyons sérieux… il n’y aura pas d’autre chance : un petit déhanché de la Terre, un hoquet céleste, et pfft, nous disparaissons.
Alors, qu’attendons-nous ?
Fortuite ou création, notre existence est à ce jour l’aboutissement de tout ce que nous persistons à vouloir ignorer tout en le sachant. Que d’efforts, de colères et d’échecs, que de convulsions géologiques, que de chimie, de physique, d’essais biologiques avant que tant de ressources créées nous autorisent à être et à en user ! Toute l’humanité est un cadeau à elle-même, et nous voilà tels les chats sauvages dans notre territorialisme d’individu, telles les mangoustes dans nos territorialités de groupes !
Nés fondamentalement d’espèces sociales, ou à territorialité grégaire modérée, nous voilà à combattre pour l’individu plus que pour la société, pour la propriété plus que pour la planète ! Quel gâchis ! Fiers de notre amour copulatoire, fût-il fort agréable et si bien affiché, fiers de nos progénitures comme si nous avions inventé l’art de nous pérenniser ! Et nous voilà exhibant les poitrines remodelées ou voilant les corps, vaniteux au point de se gonfler les pectoraux ou le poil des barbes, c’est selon, mais incapable de se vouer enfin à la seule cause qui nous sauvera peut-être, à la seule en tout cas qui un jour fera disparaître les mots guerres, haines et précarité de la bouche de nos enfants. Il est vrai qu’il est plus facile de leur laisser le bébé. Il est vrai que cet amour-là nous oblige à, nous impose de, nous contraint à, nous prive de. C’est dur de partager, dur d’admettre que nous en avons trop quand d’autres n’ont rien, dur de sourire à une gueule qui ne nous revient pas, dur d’accepter que bien des vérités appartiennent à tous, dur de s’obliger à d’autres modèles de vie, d’autres façons de penser. Tout ce que nous savons faire depuis nos origines dans nos amours conjugaux et (ou) parentaux, tout ce qu’il nous est donné de le faire en conscience, toute cette voie tracée… et il nous faut encore hésiter alors qu’il suffirait de transposer ! Il y a tant de pas à faire encore que nous ne pouvons sans cesse transformer les bancs pour nous reposer un peu en méridiennes pour de longues siestes. En Amour comme en toute chose, trop attendre éteint les ardeurs.
Mais peut-être les mots sont il faux, peut-être les songes ici sont surfaits, peut-être l’Humanité s’assoie sur son apothéose sans l’avoir même sentie passer. Préférant le joug et la gloire, la guerre et la paix, la misère et les ors, les bidons villes et les bunkers dorés. Il resterait alors la damnatio memoriæ pour effacer de l’histoire de la Terre l’existence même de l’Homme et l’essence de ce qu’il aurait pu seul créer… l’Amour.
Peut-être alors que par tous ses tentacules le dieu unique né des pensées polythéistes d’antan sourira en pensant que la théodicée, pas plus que lui-même n’avait de sens. Mais très en colère, il n’aura d’autre choix que de s’oublier à lui-même.
Quel que soit la foi ou la non-foi, il est possible de croire en l’Amour, possible de croire que tous ensemble nous pouvons croire en cet Amour et tenter avec envie et volonté… OSER, maintenant !
Jean-Luc, jardinier des mots et de la terre, sans frontières, ni dans le fond, ni dans la forme
Amoureux des grands espaces, des forces de la Nature, des Arts... Passionné par l'environnement, la planète, l'oeuvre de l'homme au travers du temps...Intrigué par la force stoïque du végétal, par l'insondable et imprévisible nature humaine, par la complexité des systèmes naturels, par l'existence même de l'univers et de la vie...Effrayé par le pouvoir des hommes sur les hommes, par la puissance des religions, par les phénomènes de foule, par les extrémismes, les idolâtries, les fanatismes...Rebuté par la superficialité, la facilité, la routine, le culte du corps, les plaisirs immédiats et faciles, l'étalage de l'argent, les revendications permanentes, l'égocentrisme,la violence, le bruit...
Mes influences
Tout ce qui me fait vibrer m'inspire. J'écris pour divers artistes, peintres ou sculpteurs, vitraillistes aussi, et j'aime puiser au fond de la puissance de leurs créations tout ce qui peut vraiment m'émouvoir. Connus ou inconnus, tous les textes, films, musiques, scènes, paysages, sculptures, peintures... qui font naître au fond de moi la petite boule d'émotion, qui m'embrume le regard des prémices d'une larme sont autant d'influences qui nourissent ma démarche. Insoumis et résolument hors normes, je suis profondément spirituel sans tolérer le moindre attachement à un quelconque dieu, une quelconque religion.
Mon expérience
Rédacteur pour Maisons & Jardins actuels et d'autres revues du même genre, auteur et rédacteur pour d'autres groupes de presse sur les thèmes de la botanique, de la nature, du jardinage et de la relation homme nature, auteur aussi de très nombreux articles sur le web dont notamment ceux visibles sur le site suite101.fr, je suis aussi fortement impliqué dans le développement d'un tourisme solidaire et responsable en Afrique de l'Ouest, notamment au travers de Hogon Tours. Boulimique de découvertes, de connaissances et d'apprentissage, guidé par l'envie de bouger et de savoir, pas toujours facile à suivre, j'ai un parcours professionnel complexe et riche tant dans l'environnement, l'enseignement, le tourisme, l'écriture... que dans les études de milieux, le conseil aux professionnels et aux élus, l'aménagement du territoire, en métropole, en Guadeloupe et en Guyane.
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*Le pantoum est d'origine malaise. Habituellement il se compose de six quatrains, parfois plus, à rimes croisées : le deuxième et le quatrième vers de chacun d'eux deviennent le premier et le troisième vers du quatrain suivant. De plus, le premier vers du premier quatrain forme le dernier vers du dernier quatrain. Il peut se lire de haut en bas et de bas en haut. L'originalité du pantoum réside dans le sens : il développe dans chaque strophe, tout au long du poème, deux idées différentes, l'une contenue dans les 2 premiers vers de chaque strophe, l'autre contenue dans les 2 derniers vers de chaque strophe.
Ici en voici un essai, soumis à la critique bienveillante.
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Pantoum pour Un bouquet de rosée
L'aube s'habille d'une robe d'argent ! Jour nouveau, promesse de bonne fortune. Riches heures à venir ! Vivre est urgent Quand il faut saisir occasion opportune.
Jour nouveau, promesse de bonne fortune... Je vais d'un bon pas vers un nouveau destin. Quand il faut saisir occasion opportune, Autant le faire joyeux et plein d'entrain.
Je vais d'un bon pas vers un nouveau destin Afin, enfin, de pouvoir trouver l'amour. Autant le faire joyeux et plein d'entrain, Quelques heures d'un jour c'est tellement court !
Afin, enfin, de pouvoir trouver l'amour Je tiens dans la main un bouquet de rosée. Quelques heures d'un jour c'est tellement court... Pourtant, je le sais, tel bouquet est osé.
Je tiens dans la main un bouquet de rosée. Une rosée d'aube est sublime richesse Pourtant, je le sais, tel bouquet est osé Te trouverai-je avant qu'elle ne disparaisse ?
Une rosée d'aube est sublime richesse Que dire de la passion qui brûle en moi ! Te trouverai-je avant qu'elle ne disparaisse ? Amour et rosée s'évaporent, je crois.
Que dire de la passion qui brûle en moi Quand passent les heures et que je reste seul ! Amour et rosée s'évaporent je crois. Quand l'espoir meurt le temps d'une nuit linceul
Quand passent les heures et que je reste seul Je sais que les aubes sont navrantes. Pourtant, Quand l'espoir meurt le temps d'une nuit linceul L'aube s'habille d'une robe d'argent.
*Un grand merci à l'auteur et poète Mathieu La Manna de venir à son tour gentiment prêter sa voix sur Votre Echo. Un vrai plaisir pour nous tous que ce si sympathique accent du Canada ! Vous pouvez retrouver Mathieu sur Variations d'une plume , sur Facebook,et sur iPagination
1 - Peut-être jaloux de ces gens qui se moquent d’ailleurs, peut-être jaloux de ces gens qui se moquent d’autrui ? Qui ne sont pas même indifférents à tout ce qui ne les concerne pas. Eux se mêlent de tout et n’en connaissent rien, ont avis sur tout et ne construisent rien. Moutons de la nation, qu’ils ne servent pas plus pour autant, défenseurs de certitudes inaltérées, pourtant nées d’incertitudes altérables. Qui ne demandent en retour qu’un peu de flatterie, un infime privilège, une coupe à exposer, une médaille à accrocher, un satisfecit à afficher ! Conditionnés d’abord à l’œstrogène et la testostérone, aussi insignifiants ordinaires que d’autres pourtant, prêts à se damner pour leurs idoles de pacotilles.
2 - Peut-être jaloux de ceux qui ne voient rien, ces béats permanents pour qui tout va bien, qui s’en remettent au destin ? Ces gens qui ne vont nul part sauf en terre très connue, qui ne vont au devant de personne sauf de ceux d’une communauté très choisie. Qui ne parlent que de leur rhumatisme naissant parce qu’il faut bien parler de quelque chose ! Ou du petit qui devient grand, parce qu’il n’est bientôt plus petit. Peut-être jaloux parce qu’ils savent changer de chaine quand ça parle de guerre, savent changer de trottoir quand l’autre dérange ? Là, ici, ailleurs… peu importe, de partout il y en a, indifférents à l’agitation du monde, ils ont leur vie à sauver, à mener paisiblement jusqu’au bout. Tous malades de gravissimes dénis.
Peut-être jaloux ?
Ô non, pas de l’1-2 !
Nul besoin d’être Homme pour n’être que cela !
Peut-être jaloux de ces gens qui regardent le monde par delà leur monde ! Ces philosophes qui ne le savent pas, ces sages qui s’ignorent. Ces bouviers nomades, ces meneurs de rennes, itinérants des terres infinies de sable brûlant, des royaumes des vents, des steppes froides, ces hommes et ces femmes, que l’on n’écoute pas, hors de nos temps, qui entendent bruisser la Terre en humant l’air, en s’inclinant devant des forces dont ils connaissent les puissances.
Peut-être jaloux de ceux qui ont laissé leurs corps à la terre, confiant leur âme à Dieu ! Partis en oubliant de respirer, un soir auprès du feu. Ces paysans ridés telles pommes au fruitier quand finit la saison, desséchés sans pourrir après avoir puisés aux tréfonds de leurs chairs jusqu’à la plus infime miette d’énergie… Parce que chez eux, quand de la céréale il faut faire le pain, on ne jette pas les miettes ! Humbles comme le sont ceux qui servent les autres, ils ont nourrit les hommes et partent nourrir le sol, se rangeant sagement aux vérités essentielles.
Peut-être jaloux de ces hommes d’estives, chevriers des cimes, bergers d’alpes ou planèzes ! Qui au secret de leurs burons font naitre des merveilles, pour ravir les palais au creux des masures, tomme ou Beaufort, Salers ou Cantal. Faiseurs de bonheur sans or ni diamant, insoumis au pouvoir de l’argent, libre d’émerveiller avec un bout de fromage. Sur la patine de leur visage, se dessine au bon air le sourire de ceux qui prennent le temps de sourire.
Peut-être jaloux de ceux qui, dans l’oubli d’une chartreuse, se tracent des chemins de lumière ! Déshabillés de superflu, offerts au labeur comme une noble prière. Qui s’émerveillent de la nuit, sans boite ni flonflon. Artistes sans gloire, penseurs sans prestige, qui cherchent d’autres voies que celles du paraître, fussent-ils peut-être à l’esprit ce que le culturiste est au corps. Mais preuves tangibles d’autres alternatives à choisir ou imaginer, ainsi ou autrement.
Peut-être jaloux du tailleur de pierre qui confronte son organique au minéral à dompter ! Qui n’a de pouvoir que soumis à des lois qui ne sont pas les nôtres. Sculpteur de cubes à bâtir ou d’allégories d’art. À façon d’artiste, artisan de toute façon, il manie l’intemporel, dessine les paysages de notre Histoire, y écrit nos traces à coups de burin. Remercie la nature qu’il honore, signifie à nos esprits consommateurs que le pérenne est la plus belle manière de ne point gaspiller.
C’est la grâce qui absorbe immédiatement le regard. Cette silhouette robuste et fine à la fois, dans une mouvance ouatée, toute en pleins et en déliés. Chacun, la suivant, s’émerveille devant ces pas affirmés, mais légers, cette aisance du corps, cette liberté des bras. La grâce. Personne pourtant ne reste indifférent quand, dans un pas pivoté presque plus beau que tout autre, Moussa révèle soudain son tendre regard d’airain.
Beau, naturellement beau, son visage est un troublant mariage de douceur et de virilité. Traits fins, mais affirmés sous une peau palissandre. Moussa est une œuvre que la nature à voulu de chair plutôt que d’art. Trop beau pour ne pas être suspect, me dira-t-il un jour. D’une beauté culturellement inacceptable ! Moussa n’a pourtant fait que naître sans rien demander.
Alors, il va jusqu’au bout de lui-même. Il est apparu un jour ici dans les rues de la ville – car même dans le pays des « droits de l’Homme » il a compris que seuls certains secteurs de certaines villes lui permettraient peut-être de vivre encore un peu. Il est apparu, stupéfiant dans sa somptuosité… tout en bleu lagon vêtu, organza écumeux, voiles de tulle, mitaines de soie et Borsalino en feutre tout aussi bleu ! Une inconvenance presque, dans le pesant décor des grisailles omniprésentes. Improbable, furtif, résurgent, il est une apparition qui s’efface aussi vite, qui passe sans pauses, et qui ne pose jamais.
Dans ces moments là, absent pour chacun, présent pour tous, il est prégnance au point d’imposer sans rien dire un silence coi partout sur son passage. Moussa n’est point, mais son aura émané à nul n’échappe. D’outre culture, d’outre mode, d’outres pensées, il est cet absolu d’excentrisme sans arrogante excentricité, une chimère androgyne sans la moindre incongruité… le corps d’un viril apollon sous l’apparence d’une déesse sublime !
Partout, s’il est, il y a d’abord, il y a toujours d’abord, l’émotion, surtout l’émotion, et peut-être la crainte, le doute, l’admiration, la stupéfaction, l’incompréhension.
Moussa est une abstraction, une utopie, la vision infraliminaire des doutes qui nous habitent, de nos gênes incertains.
Pas un teigneux n’échappe à l’effet de surprise, même si son statut de teigne lui injecte bien vite le contre poison à sa léthargie d’ébahi. Derrière toute moquerie, toute insulte, tout regard justicier il y a un angelot têtu qui susurre à tous, implacablement « Putain ce mec… il faut quand même avoir des couilles pour oser faire ça ».
Et de fait… il faut l’immensité d’un courage du désespoir pour oser. Voilà comment j’ai croisé Moussa. Voilà comment je suis aussi resté coi. Voilà comment j’ai vu ensuite et chaque fois l’étendue de ses silencieux pouvoirs et la puissance de son être même au cœur de l’agora. Il porte en lui un Christ en croix.
Jaune safran, avec Bibi de plumes et voilette,
Blanc de neige aux paillettes cristallines sous un iconique Akubra à la blancheur immaculée,
Orange d’orpiment profond et capeline aux agrumes, à large bord,
Chrome, tungstène, cadmium… et fascinator d’argent !
Je saurais plus tard que l’éclat des couleurs est à la hauteur de ce qu’il aimerait vivre, simplement. Mais plus fort encore, il ne veut pas que le sang qui sèchera sur son corps sous les coups de la lapidation reste invisible sur la noirceur de sa peau. Il sait la puissance de l’image, la force de celles qui peuvent marquer des esprits. Sur la neige ou le safran s’écriront de son sang les hiéroglyphes de sa souffrance. Moussa est un condamné au sursis provisoire et fragile.
Semaine après semaine, ses flamboyances irréelles s’imposent à mon esprit. Entrapercevoir Moussa ne suffit pas. Il me faut le croiser, attraper d’abord plus que furtivement son regard lointain, puis l’accrocher enfin, pour qu’il accepte ce sourire discret avant qu’il ne s’évapore. Pré-étape essentielle avant toute tentative d’approche plus constructive. Étrangement, lui qui, une fois la surprise qu’il suscite estompée, essuie classiquement d’effroyables insultes et quolibets d’une certaine minorité vexée de se voir voler la vedette, et de cons ordinaires aussi, lui que l’on traite de « sale pute » et de « pédale », de « travelo » et de « pervers », de « honte pour les enfants », et que sais-je d’autre venant d’intégristes de toutes religions, lui donc a ce pouvoir de me transformer littéralement. Et je sens bien que sur ce terrain-là je ne suis pas seul, même si peu osent succomber. Je me trouve midinette et groupie, même si rien de sexuel ne se déclenche en moi.
Il est œuvre vivante qui, telles la plupart des plus grandes, est née dans le terreau de la souffrance.
La fascination, l’attirance, elles sont pour ces questions qui résonnent en moi : d’où vient-il ? Qui est-il ? J’ai peur que telles interrogations ne soient que celles d’un voyeurisme ordinaire. Mais je me dois d’approcher cet être étrange, obscur et irradiant. De sa grâce infinie semblent transparaître des richesses intérieures hors du commun. Il est vrai que « En dehors du commun »… littéralement je m’y sens si souvent depuis mon enfance, mais là, face à lui, je me découvre soudain d’une banalité des plus affligeantes.
Acte 2 – L’apparence
Moussa parlait peu, très peu ; souvent un français rare, et distillé avec parcimonie. Sans préciosité. Moussa lisait Prévert, pensait Eluard, citait Saint-John Perse. « Sur toutes baies frappées de rames étincelantes, sur toutes rives fouettées des chaînes du Barbare »... ou plus longuement parfois Maupassant ou Ronsard. « Je veux lire en trois jours l’Iliade d’Homère / Et pour-ce, Corydon, ferme bien l’huis sur moi… Au reste, si un Dieu voulait pour moi descendre/Du ciel, ferme la porte, et ne le laisse entrer ».
Moussa écoutait aussi. Vincenzo Bellini, Antonin Dvorak… ou les Carmina Burana. O Fortuna ! L’expression du bon goût s’ajoutait sans cesse à sa grâce et sa délicatesse. Ô ce mec, ce qu’il m’a fait pleurer.
Qu’ai-je connu de lui ? Tout ce qu’il avait à offrir. Et bien peu de son histoire effroyable.
« Je suis WoMan » écrivait-il rarement, qu’il disait autrement : « The third entity », et dans sa tête cela avait une signification d’une immense profondeur. Il ne pouvait comprendre la fadeur de nos « travesti » et « transsexuel », pas même « homosexuel » bien sûr. Il ne se sentait rien de tout cela. Il en était beaucoup plus. Des mots choquants, vexants, fondamentalement indélicats et irrespectueux pour quelqu’un qui, dans sa tête et son cœur, ne comprenait ni l’idée de déguisement ni l’idée de sexualité dans la perception de son être. Nul ne devrait être apprécié par sa sexualité ni son « travestissement », puisque ni l’un ni l’autre ne peignent l’âme qui habite un corps. Ce fut d’ailleurs sa première plus grande déception dans la découverte de notre langue. Lui qui la croyait si riche en comprit bien vite la pauvreté dès lors qu’il s’agit d’ouvrir son cœur aux autres. Et ce reflet linguistique de notre société fut une grande désillusion. Révélatrice d’ailleurs d’autres réalités.
Il croyait qu’un peuple qui n’utilise qu’un seul mot pour parler d’amour a logiquement le cœur très grand pour aimer tout le monde !
Il avait pu in extremis dans un périple incroyable et cruel fuir le pays, le village, la famille, la culture, le dialecte qui devaient logiquement être les siens. Parce qu’en Ouganda on diabolise ces gens-là. Pas de nuances, pas de place au doute, plus de sentiments ni maternel ou paternel, ni familial, ni humain, sauf celui du mépris et de la haine, de la peur surtout. Tout homme trop beau, trop soigné, pas assez « virilement » vêtu, qui ne compense pas cela par une relation affichée avec une femme, et plus surement par la polygamie, est suspecté de pratiques sataniques détruisant l’être humain et le condamnant à une mort spirituelle. Tout alors est déviance et assimilé à un seul état : l’homosexualité. Et la contagiosité de cette dernière est viscéralement redoutée. Moussa avait trouvé piètre refuge dans les bas-fonds de Kampala, grossièrement vêtu de haillons d’hommes, assurant les plus viles besognes. Vivre dans la terreur… puisque se sachant culturellement inacceptable, il savait que, ce que la police ne fait pas, c’est la population qui s’en occupe… par le lynchage ! Il avait eu à le voir.
Moussa avait si bien gardé en lui cette épouvantable frayeur de glaive au-dessus de sa tête que même en France il ne put y échapper. Il savait disait-il que tôt ou tard il finirait lapidé, tué, massacré. Avait-il tort ? Que pouvais-je démentir ? La haine n’est-elle pas l’ordinaire cultivé par bien des gens au point d’en pousser certains à effacer ce qui les dérange ? Il fallait juste lui apporter les preuves que des femmes et des hommes avaient en eux fondamentalement une foi en l’humanité, car jamais il ne put découvrir cela en Ouganda. Qui sait d’ailleurs que dans ce pays-là il se prépare au XXIe siècle, un projet de loi condamnant à mort « l’homosexualité » ? Approbation faite de l’archevêque qui appuie les propos de celui de Yaoundé (Cameroun) « L’homosexualité est une infamie et mérite d’être condamnée ».
Bon sang que les religions peuvent protèger des monstres !
L’homosexualité condamnée… Alors que dire d’un être qui se sait fondamentalement homme et femme ?
Moussa en était psychologiquement à ce point affecté que, dans une logique que seul lui pouvait imaginer, il mit tout en œuvre pour être un homme, un bel homme… avec des apparences de femme, de belle femme. Il n’y aurait que l’apparence… et quelle apparence. Il ne serait jamais au quotidien de sa vie ce qu’il était au fond de lui. Il n’offrirait d’ailleurs jamais son corps à personne, pas même à lui-même.
Acte 3 – La chambre de bonne
Moussa s’était résolu à accepter des présences « bienveillantes » aux abords de sa bulle. Mais il était apeuré sans le montrer. Peur de la trahison, peur de la déception, lui qui avait le courage incroyable d’affirmer par l’image, à la face de tous, ce qu’il était par la force de ce qu’il vivait… ou ne pouvait vivre. Il gardait en lui des mystères immenses. Mais offrait son regard pour qu’on y lise dedans. Tout son regard ! Troublante communication. Il fallait oser plonger en lui en effaçant tout ce que peut signifier dans nos cultures tel pas franchi. Qui ose encore regarder ? Qui ose encore se laisser regarder ? Jeu terriblement dangereux puisqu’il faut retrouver les confiances disparues. Ce qui semblait naturel pour lui fut une épreuve d’une infinie richesse pour ceux qui l’ont côtoyé. Mais une épreuve quand même, qui ne pouvait se franchir qu’en acceptant de ne pas se questionner sur ce qu’il y avait à lire en nous.
Se regarder plutôt que de jacasser et paraître. Pourquoi ne sait-on plus ainsi se regarder ? Les yeux sont les portes entre des mondes mutuellement inconnus et d’une infinie richesse. Sas sans faux-semblants où la nudité des sentiments réciproques dévoile autant qu’elle enrichit.
Il y avait en lui un grand livre de vie, des essentiels de philosophie, les interrogations vitales sur le sens de tout ce qui nous échappe… et bien sûr, le raton laveur de Prévert. Et sa compagnie n’était que moments de délices instillant lentement, mais immuablement de grandes paix intérieures. Moussa taisait tout ce qui n’est pas bon, disait avec mesure tout ce qui est bon. Bien que né dans un milieu sans instruction et presque inculte, Moussa avait plus de culture que la plupart de ceux qui naissent dans les milieux les plus favorisés. Aspiré littéralement et littérairement par les délices d’apprendre.
Moussa était et reste à mes yeux le rêve absolu de l’inaccessible humanitas, recélant en un seul être toutes les forces conjuguées de la femme et de l’homme. Nul fruit défendu ici pour parasiter l’exaltation. L’être sublimé… mais l’impensable aussi à l’époque des sexualités débridées. Combien de soubresauts la vie a-t-elle tentés avant de réussir à prendre sa place ? Combien faudra-t-il de soubresauts avant qu’humanité et humanisme épanouissent leur signification la plus noble ? Moussa est une de ces secousses, trop aboutie dans un contexte hostile. Erreur chronologique ? Peut-être, mais quelle invite à la réflexion !
Les jours semaines et mois passants, arriveraient immanquablement l’envie de comprendre ce qui échappe inévitablement à la logique déductive, même des plus attentifs. Comment cet être incroyable, mais issu de la grande misère pouvait-il s’offrir d’aussi somptueuses tenues ? Moussa le savait bien. La question s’imposerait à tous ceux qui le côtoieraient. Et en acceptant la présence d’autrui, il acceptait de fait un jour devoir livrer un peu de ses secrets. Car enfin, un aussi minuscule petit chez lui traduisait bien une condition toujours des plus modestes. Moussa assurait une multitude de petits services rémunérés dans un accoutrement ordinairement masculin qui le faisait affreusement souffrir. Il avait appris à ne plus exister durant ces longs moments-là. Il savait qu’il aurait sa revanche. Et au bout de trois ans, il a commencé à l’avoir. Sa boite en fer était enfin suffisamment pleine pour qu’il puisse épanouir son incroyable talent.
« Je suis un Nègre Soie », me dit-il un jour. Il savait exactement toute la portée de cette homonymie. Bien sûr, immanquablement, la superbe poule à la peau noire et au plumage de soie s’impose à l’esprit et le parallèle d’avec Moussa WoMan flamboyant dans les rues est évident. Mais il y avait plus que cela. Quelques instants plus tard, il se leva et ouvrit l’une des deux portes de placard de son appartement miniature. Un placard vide ! Mais un fond de placard mobile qui s’ouvrait en fait sur un lieu magique de douze mètres carrés, quinze peut-être. Une ancienne chambre de bonne, avec sa propre porte d’entrée donnant sur un étroit escalier, débouchant lui-même sur une sombre impasse inhabitée ! « Mon entrée WoMan » a-t-il juste dit. Il avait compris que de l’autre côté de la cloison de sa pièce à vivre il y avait une autre pièce. Il prit le temps de trouver, mais il trouva comment on y accédait par l’extérieur et à qui elle appartenait. Petite chance dans sa vie, cette chambre insalubre et oubliée était vide, et la vieille dame propriétaire avait accepté de lui louer pour quelques sous mensuels. La suite ? Un bout de cloison fine tombée au fond d’un placard, et Moussa Man vivait d’un côté, Moussa WoMan entrait sortait de l’autre.
Un lieu magique… et quelle magie : l’antre d’un créateur-styliste-couturier-modiste ! Des pièces de tissus de couleur et de mille objets brillants aux allures précieuses, des fins de série, des échantillons, des trésors découverts dans les puces et les salles des ventes, un vaste petit fourbi déniché patiemment et acquis avec les sous accumulés peu à peu. Machine à coudre, fer à repasser, craies, ciseaux de couturière, aiguilles et fils… et d’autres objets étranges tous là pour couper, former, modeler, assembler. Moussa avait tout appris, chez l’un, chez l’autre, dans des revues et reportages. La plume, le feutre, le satin, la dentelle, l’organza, la soie, la broderie, le coton, la laine, toutes les matières ou presque, dans toutes les manières ou presque.
La perfection de son ouvrage pouvait mettre au défi les maîtres en la matière. Il était un maître, l’arrogance hautaine de certains et le train de vie déconcertant d’autres en moins.
Acte 4 – Le Montecristi Panama
À l’insulte que lui avaient faite tant de gens dans sa vie, Moussa avait décidé de répondre courageusement par la beauté de ses créations joyeuses. Puisqu’il pensait qu’un jour ou l’autre la haine de beaucoup finirait par le tuer sous l’indifférence de bien d’autres, il voulait quand même laisser les traces d’un spectre de lumière pour la mémoire de celles et ceux qui portaient un autre regard sur lui. Offrir des couleurs.
Ce qu’il n’avait pas tout à fait imaginé, c’est le pouvoir de sa grâce joyeuse sur autrui. Rares furent ceux qui connurent Moussa. Beaucoup par contre, par le ravissement plus ou moins bien dissimulé qu’il engendrait chez eux, lui servait sans le savoir de bouclier humain aux effets malveillants des différentophobes de tous genres. Sûrement que plus d’une fois il a échappé à la violence et aux agressions en tous genres… mais il avait compris que tôt ou tard il les subirait pour de bon. Si en Ouganda sa beauté était sa condamnation, en France elle était son sursis. Drôle de Monde ! Drôles de cultes antagonistes. Mais demain ? Que serait un pantin ridé et ridicule !
Moussa était une définition de la dignité, pas un bouc émissaire qui se plaint et s’apitoie ni un souffre-douleur qui s’expose. Né dans la misère, ayant vécu bien des années dans la misère, ayant combattu bien des années surtout pour exister, seulement exister sans plier aux jougs d’autrui, quel âge avait-il quand il offrait la somptuosité la grâce et les couleurs à 8 000 km de son pays natal ? Trente ans, peut-être ? Il n’en savait rien. Le temps ne se compte pas quand on est miséreux. Il avait juste appris à mesurer la durée du sursis que la vie lui avait enfin accordé ici, dans la ville : exactement sept ans.
C’était beaucoup, énormément pour lui. Moussa avait la sensation profonde que la trêve ne durerait plus. « Je ne serais pas un fardeau ni un combat pour ceux qui m’ont offert leur sourire » m’a-t-il dit, a-t-il dit à quelques autres aussi.
S’il avait fait le choix d’être un homme au visage d’homme offrant les charmes d’une belle femme et de la magie en plus, c’était pour bien signifier la force du combat en son for intérieur et en celui de tous ceux qui sont comme lui. Il s’était sacrifié en acceptant d’être appelé toujours Moussa, que l’on dise « il », « lui », « monsieur ». Il ne croyait pas en Dieu. Comment aurait-il pu ? Et pourquoi ? Il disait juste que si Dieu existait il aurait soufflé aux oreilles des Hommes l’existence d’un troisième « sexe ».
Un jour d’automne, Moussa fit son bilan. Il n’avait pas été lapidé. Il avait eu à subir moult insultes, quelques coups portés, mais pas de véritables tentatives de massacre. Il était allé au bout de ce qu’il pouvait faire. Il était fatigué, épuisé même à force de dompter les luttes internes. Il pouvait mourir sans laisser s’écrire avec son sang les hiéroglyphes de sa souffrance sur la neige ou le safran.
Peu après, Moussa fit ses adieux, à nous, un à un. Il partirait bientôt. Il voulait voir l’océan, découvrir enfin l’espace et la liberté.
Je n’en saurais pas plus. Personne ne saurait. Mais tout le monde savait. Des mots furent vains. On ne retient pas l’oiseau qui prend son envol. Alors Moussa ! Plus que tout autre il a tracé seul son chemin en se sortant de la fange. Moussa était un mystère, un rébus complexe et riche à décoder, mais un être dont la liberté si chèrement acquise n’aurait supporté aucune entrave.
Moussa est mort, je le sais. Ces choses-là se disent en nous. Il voulait sa délivrance. Quand ? Comment ? Où exactement ? L’essentiel n’est pas là. Il avait en lui les pouvoirs de disparaître de manière aussi énigmatique qu’il était apparu.
Moussa n’a pas existé. Ça, c’est essentiel et dur à accepter. Moussa est un rêve, une illusion, une fragrance oubliée dans les airs, que le vent efface. Naître nulle part, disparaître nulle part, n’être rien ni sur aucun registre !
Peu de jours après son adieu, j’ai reçu une enveloppe. Dedans une photographie… la grâce. Une silhouette robuste et fine à la fois, dans un mouvement, tout en pleins et en déliés. Somptueuse vision en noir d’obsidienne aux éclats stellaires, et couvre-chef d’exception : un Montecristi Panama noir de Jai. Juste un Nègre Soie digne et magnifique, un être étonnant, trop précoce précurseur d’un espoir humain.
Ô ce mec, ce qu’il me fait pleurer
« Au reste, si un Dieu voulait pour moi descendre/Du ciel, ferme la porte, et ne le laisse entrer » ____________________
* Moussa n'est pas un personnage de nouvelle. Sous un autre nom il a existé. la plupart des éléments ici relatés se sont produits, et l'histoire est narrée avec la puissance des ressentis.