Sous chacune des images ci-dessous se cache un texte de Louyse Larie interprété tour à tour par Naïade, Mathieu LaManna, Java, Aubrée, Evelyne De Gracia, et moi Tippi votre voix de l'écho !
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Madame…
Mais vous me faites sourire, Diable, me voilà bien attrapé. Dois-je
monter en tribune, Madame, ou même sur un simple tonneau pour vous
faire reconnaître comme l’une des nôtres.
Je
rêvais, ma douce amie, de vous faire retourner dans vos palais et
voilà que vous abandonnez ici vos adjectifs ampoulés ou passés par
la censure de je ne sais quel maître en poésie pour prendre du
peuple, l’accent des faubourgs.
Je
rêvais, je l’avoue de vous faire reconnaitre que c’était bien
dans vos salons que l’on se gaussait de nos verbes, ceux-là mêmes que vous revendiquez maintenant.
Oyez,
faites le savoir à vos armées, la poésie rimée se met au service
de tous. Le mot au service de l’image et de l’idée,
je veux être le témoin de ces changements. Je ne doute
pas Madame de la franchise de vos propos et si vous saviez comme mon
cœur se réjouit à vous lire. Mais saurais-je oublier les
récitations creuses et vides que des instituteurs aussi formatés
que vos poésies rimées m’ont imposées comme symbole d’excellence
de la langue française ?
Madame,
le ver est dans le fruit.
Pour
des rimes, on fait pour le beau, pas pour l’esprit.
Vous
me poussez sur les terres de la culpabilité où je ne vois qu’épines
et roches anguleuses, un territoire enlevé aux hommes où souffle un
vent mauvais et putride où le ciel n’est fait que de voiles
opaques et sales et où sont inscrits au sang leurs pires
agissements. Est-ce donc de là madame que je dois vous répondre ?
Dois je pousser ma voix jusqu’à vous restée sur les terres de la
compréhension ?
Vous
raccourcir, Madame ? Vous l’êtes déjà suffisamment dans
votre nombre de mots, je ne mettrais point votre perruque et votre
tête sur le billot, la poésie n’en possède point. Si je ris,
souffrez que je m’offusque également de vos propos. Le bourreau
exécute la sentence. La trace de celle-ci, Madame, je ne l’ai pas
vue, pas plus les minutes d’un procès. Imaginez-vous que je ferais
de ce banc où nous nous entretenons, une salle de justice ?
Madame, de nos mots sont sortis l’abolition de l’esclavage et en
des temps moins anciens celui de la peine de mort. Oui je sais Victor
Hugo, en rimes, avait déjà fait souffler un vent de révolte sur
cette dernière, sous son texte « l’échafaud » et je
lui rends ici cet hommage…
Jusqu’à
il y a peu, Madame,
vos
rimes occupaient palais épiscopaux,
maisons
de maîtres.
Mais
jamais vos poètes de salon
ne
s’étaient attardés sur le sinistre couperet.
Mais
brisons-la, Madame,
la
révolution n’en abolit point,
je
le sais,
le
sinistre usage.
Mon
propos, vous auriez tort de le croire, ne porte pas sur vos origines,
appelons un chat un chat, madame, les rimes m’ennuient pour la
plupart.
J’ai
beau me sermonner,
rien
n’y fait,
j’ai
beau me pincer,
je
m’endors.
Pourtant
je l’avoue quelques-unes me rappellent parfois un caramel savoureux
et volé ou une maitresse exquise, mais au final la plupart du temps,
le goût n’est guère délectable et la caresse est légère. En
tous cas mon bonheur est éphémère. C’est me direz-vous ce qui en
fait sa caractéristique, mais j’ai besoin de plus de quatre
lignes et de rimes pour me rappeler le goût de la
friandise et les courbes de la belle coquine.
Vous
avez raison, les poètes de tout temps se sont emparés de vos
effets, mais ils ne s’en servaient pour certains, que pour être
entendu de leurs maîtres. Pour n’être point traités de
« populace », ils s’habillaient alors de rimes pour
passer les murs de vos prisons, mais ce n’étaient là qu’habits,
Madame, que vos siècles imposaient, ce n’étaient là qu’attributs
pour que la parole soit entendue. Débarrassée de ceux-ci, la belle
s’est envolée et si on l’emprisonne encore, c’est pour sa
liberté car celle-ci a rompu ses chaines quand elle le peut.
Mais
je vous l’avais promis, Madame, si gagné à votre cause ne suis,
ne voyez pas en moi un ennemi. Nous avons en quelques phrases
choisies, défendu chacune nos positions. Et ne puis que me rendre à
l’évidence, si les deux sont faits du mot, c’est la main qui
tient la plume qui fait la différence en poésie rimée comme en
prose.
Ne
voyez pas en moi le glaive implacable, car juste le mot, j’ai du
mal à l’écrire.
J’aime
la poésie, Madame, n’en doutez point.
J’aime
voir le soleil se lever sur la nuque d’une femme,
sur
ses cheveux détachés,
m’éblouir
des rayons de ce dernier sur sa peau cuivrée,
de
leur course jusqu’aux carreaux de la fenêtre de la maison voisine
où un chat endormi sur son rebord rêve de la souris sous sa griffe.
J’aime
ces petits voyages où les mots m’emmènent, j’aime ces rivages
inconnus où ils me laissent, empli de rêves ou de solitudes, de
peines ou de gaieté, à chercher dans mon âme leur résonnance qui
leur donnera encore plus d’existence et de vacuité. Si ces
paysages foulés sont de rimes faites j’y courrais de bruyère en
bruyère sans me demander combien j’ai de pieds pour le faire et si
c’est en prose je le ferais aussi et s’il le faut j’y
ramperais. J’aime bien voler du temps à l’oubli pour respirer
encore des parfums interdits, m’enivrer d’absinthe, rouler dans
le fossé et pisser contre la jambe d’un réverbère.
Vous
voir ici pétrifiée, Madame, même sous le chant des oiseaux
m’amènerait un chagrin que je ne supporterais jamais… Nous
sommes sœurs du verbe, vous voir mourir serait me voir mourir
moi-même. Allez, Madame, je vous avais promis un tripot il est à
deux pas de là, allons lever nos verres à la santé des poètes et
roter sur ceux qui les oppriment.
Vous
agacer, Madame ? Rêvez-vous ? Mépris dites-vous ? Je
n’ai pas, il me semble usé de ce qualificatif à votre égard…
Vous m’insupportez parfois certes, mais pourrais-je mépriser
quelqu’un fait du même verbe que moi. Nous sommes deux branches de
la même famille, celle des mots… À la différence, Madame, que je
suis aussi fait de chair et de sang alors que vous n’êtes faite
que de rimes cristallines.
Vous
n’étiez pas gourgandine, cela non.
Suis je bien dans la
rime ?…
Mais je dirais bien
courtisane
si
je n’avais peur que l’on ne m’en blâme
Mais
voilà où vous me menez, à vous attaquer ainsi je me vois dans une
impasse,
je
m’empare de la dague
alors que je ne veux que
la plume.
Vous
parlez de vent, de fleur et de papillon, une conscience élevée
entendrait dans ces mots « liberté », mais comment
utiliser cela quand vous attachez la parole à des règles désuètes
et serviles, l’obligez à passer par le chat de l’aiguille qui
sert à la couture de vos quatrains.
Vos poésies, Madame,
ne
sont pas faites pour le dire,
elles
sont faites pour la révérence.
Le
mot n’est plus dans vos effets celui qui porte le regard, mais
celui qui se regarde, il ne fait pas briller la lune par une nuit de
ténèbres, non il se veut briller plus qu’elle. Vos phrases ne
sont pas faites pour exalter, elles n’existent que pour elles,
elles se mirent en elles-mêmes. Je me mets madame au service des
hommes, vous au service d’un seul du nom de Narcisse. Votre miroir,
dites-vous a maintenant plusieurs faces et le monde n’aurait plus
de secret pour vous, je ne vois pas dans celui que vous me présentez
le reflet de la réalité. Vos vérités n’en sont pas et aucune
image ne s’envole plus de vos chapitres. Votre plume n’est
qu’arabesques et circonvolutions elle ne raconte pas, elle
n’ambitionne qu’à plier le vrai pour le mettre à sa mesure…
Alexandrins et autres.
Mais
encore une fois, Madame, cette joute est stérile, vous m’attaquez
en termes choisis et je n’utilise la prose qu’à fourbir des
armes dont je ne veux pas avoir besoin.
Je
sais dire, Madame,
la
misère et les voiles sombres qui obscurcissent l’horizon de
hommes.
je
sais dire
la
colère et la haine, le glaive et le fusil et leurs raisons.
Pourtant
comme vous, Madame je sais aussi parler d’amour.
Mais le mien, ne
ressemble en rien au votre, si je sais effleurer la peau et faire
courir sur un corps dénudé des doigts agiles et voluptueux, je sais
aussi fouiller un sexe lui donner l’outrage qu’il réclame.
L’intensité, Madame, n’est pas alors dans les mots mais dans le
corps qui se cambre et dans les cris que la bouche prononce et ces
cris là, madame, votre poésie ne les entend pas. Les mots que la
bouche prononce à ces moments n’ont pas place dans vos recueils.
Endoctriner,
Madame ?
C’est
mal me connaître mes mots sont utilisés par tous et je m’y
reconnais si l’on en fait sauter les chaines. Mon combat n’est
pas porté par une bannière mais par la parole.
Les
mots sont une chose Madame,
mais si on ne les utilise
que pour eux-mêmes,
ils ne servent de rien à
l’esprit,
ils ne sont que feux
follets qui s ‘éteindront vite
sous des uniformes que
l’on a déjà trop vus.
J’ai
aperçu sur la grève, Madame,
errer des chiens fous,
dévorer poésies rimées
et
s’attaquer ensuite
à
plus loqueteux qu’eux-mêmes.
C’est de La Fontaine et
de Racine, Madame qu’ils venaient de se repaître.
J’ai
vu dans les jardins du monde des papillons aux ailes veloutées et
chatoyantes se poser sur des fleurs qui n’ont pas non plus de
secrets pour moi. Je peux
vous parler des couleurs
de la rose d’équateur incomparable parmi les incomparables, des
magnolias aux grandes feuilles solitaires. Mais je saurais vous
chanter une simple marguerite dont vous riez des mots qui lui sont
associés, j’en saurais faire s’il le fallait, une ode, une
ballade alors que vous n’en feriez qu’un quatrain par peur de
lasser. Combien, madame utilisez vous de mots pour nous conter
l’injustice ? Sous votre plume le vrai se dérobe pour ne
prendre que la lumière de vos rimes. Je veux être plus prolixe pour
dire les choses, la pensée dirige ma plume et si j’ai comme vous
le goût du sensible, je ne suis pas obligé de m’en tenir à ce
que la règle m’impose. Mais allez je ne suis pas aussi fermé que
je semble le dire, Mallarmé, Madame m’a fait pleurer, Baudelaire
dans les Fleurs du mal a ouvert des portes que d’autres poètes
avaient fermées.
Qui
vous êtes, Madame ? Mais hier encore, le tout Paris n’avait
pour vous que mots jolis. J’ai souvenir des bouches sous des
perruques poudrées qui s’émerveillaient de vos appâts. On
s’extasiait sur la mièvrerie des propos sous lesquels vous
apparaissiez. On s’exclamait sur la beauté de vos pieds, que
certains même se mirent à compter. Je n’en ai que deux Madame,
ils m’ont mené jusqu’ici et m’aideront je le pense à repartir
d’un pas aussi léger qu’à l’aller, les vôtres Madame aussi
nombreux qu’ils soient ne vous aideront pas à quitter ce banc de
marbre sur lequel vous êtes assise.
Pour
ressentir la brise légère du vent dont vous faites l’éloge,
Madame, point n’est besoin que vous l’habilliez de vos rimes,
je
vais sur les rochers de Bretagne et je m’enivre des embruns, ils
ont une toute autre odeur.
Et
s’ils sentent la vie, l’inconnu, la peur, et le vol des goélands
dont vous nous régalez, ils n’en oublient pas de sentir le poisson
crevé sur la grève. Celui-là, vous ne sauriez le mettre dans vos
poésies de bon aloi, où l’on s’extasie du gibier aux morilles
pas du poiscaille à l’odeur entêtante sur son lit d’algues
séchées.
Ah
oui, excusez-moi. Je ne me suis pas présentée, on m’appelle
prose. Et cela n’a rien à voir avec la fleur dont sont tirées
quatre lettres de mon nom, je n’ai pas de parfum contrairement à
vous madame. Ou plutôt si, Je peux sentir aujourd’hui le linge
humide et pourrissant et demain le champ de marguerite que vous aurez
fait pousser. La marguerite n’a pas d’odeur, me direz-vous ?
Vos quatre strophes ne viendraient pas à bout de tout ce que je
pourrais en dire. Saurez–vous dire « je t’aime, un peu,
beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout ? » ?
J’ai quant à moi à ma disposition, adjectifs, adverbes, synonymes
et noms communs, vous n’avez que quatre lignes et l’obligation de
la rime.
Oui
Madame, vous êtes bourgeoise, c’est comme cela que vous êtes née,
certains s’essaient de vous tirer de vos palais où la pluie ne
mouille rien, où la maladie ne s’aventure jamais, ou l’on jouit
par le verbe mais dont on évite l’image. Mais vous ne sauriez
aller loin, même avec des semelles de vent surtout lorsque le temps
aidant elles s’alourdissent de huit kilos d’or sortis de
contrebandes malhonnêtes. Vos mots, Madame jamais, ne diront le
réel. La poésie, Madame, sachez que je la revendique aussi, mais
les phrases dont elle est faite se gueulent, se chantent à la face
du bourgeois et du gendarme.
Elle
dit l’amour sans y chercher « toujours »,
elle n’avance pas
voilée,
elle peut être nue ou en
haillons,
elle parle, madame, crie
son mépris,
elle pisse et crache.
Mais
je m’égare, me voilà en pleine lutte de classe. Votre parfum,
Madame m’aura égaré, vos manières m’auront fait croire être
ailleurs que là où nous sommes…
Vous
dites pouvoir tout dire, Madame, je prétends le contraire. Vous ne
sortirez jamais des quatrains où le monde se sent étriqué. Laissez
donc les cloisons aux cercueils et aux prisons et venez jouir de la
liberté du mot quand on lui ôte les chaînes … Venez respirer
l’air pur de nos chapitres sans fin et qui n’ont pour limite que
le point qui ponctue la phrase. Voyez-vous, Madame, Juste penser que
pour conter il faut savoir compter m’empêcherait d’écrire le
moindre mot. Prouvez-moi le contraire, Madame et je vous convoque à
l’infâme tripot d’où je viens pour lever notre verre ensemble,
trinquer et éclabousser le monde.
Tous droits réservés
à suivre...
Troisième partie de ce quatre mains en vers par Cat à Strophes