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lundi 1 juin 2015

DURANDAL - LA MER














LA MER 


Enfant déjà, je passais mes vacances sur cette plage. Mes parents louaient un appartement sur le front de mer. Ma tante disposait d’un appartement à l’année pour y emmener mes cousins. Nous adorions construire des châteaux de sable et défier la marée. À plusieurs, nous ne doutions pas de nos forces pour affronter l’océan. Nous regardions nos cerfs-volants tournoyer dans le ciel. Tous les jours sur la digue, les caravanes publicitaires d’entreprises vantaient la qualité de leurs produits et animaient le front de mer. Nous participions à ces concours, des questions-réponses, exercices divers : courses en sacs et autres tirs à la corde. Nous n’arrêtions jamais, entre les bains de mer, la balle au prisonnier, le jokari... La fille unique de notre voisine du dessus jouait souvent avec nous. Ce que je préférais, c’était les châteaux de sable, je faisais des rampes pour y laisser rouler mes billes...

Nous revenions à l’heure du repas coiffés des casquettes à l’effigie des marques, bonbons et autres stylos en poches… Le soir, nous retournions sur la digue et la parcourions en tous sens, pas encore fatigués d’avoir trop couru. Toujours occupés, battus par le vent, nous explorions les dunes lorsque nous étions fatigués des bains de mer.

Ce que j’aimais, c’était la pêche aux crevettes. Équipés d’une épuisette et d’un seau, nous raclions les bâches emplies d’eau que la mer oubliait derrière elle à marée basse. Les parents nous laissaient vivre sur la plage, nous nous surveillions mutuellement. Ils nous donnaient un paquet de ChocoBn pour le goûter, c’était le bonheur. J’étais le plus jeune et peut-être le plus rêveur. Le nord, le sud ne signifiaient pas grand-chose pour moi.

Un jour d’été, je poussai mon épuisette à côté de Lise. Peu attentifs à ce qui se passait autour de nous, nous marchions les pieds dans l’eau, uniquement préoccupés à remplir nos seaux. Elle attrapait moins de crevettes que moi, aussi je remplissais son seau pour que nous finissions plus vite. Rejoindre notre immeuble s’avéra plus compliqué que la pêche aux crevettes car la côte belge à ceci de particulier, c’est que, sur des kilomètres, les immeubles se ressemblent et forment un front de mer uniforme. Et comble d’horreur pour les enfants perdus, les postes de secours des différentes stations ont été bâtis par le même architecte et selon le même plan. Lise m’expliqua qu’elle habitait à Bruxelles, cette ville dont l’emblème est un Manneken Pis. Nous échouâmes au poste de police. À un policier flamand qui voulait nous secourir et nous demandait où nous habitions, je ne sus répondre que « Chez Tante Thérèse ». Cette année-là, elle m’avait invité pour les vacances de Pâques.

Un jour, je m’amusai tout seul sur un brise-lame. Ma tante m’aperçut juste avant qu’une vague plus forte que les autres ne balaie l’éperon rocheux. Elle poussa un cri et vola à mon secours. Elle eut tellement peur qu’elle me gratifia d’une gifle dont elle se souvint encore des années plus tard. Je devais être occupé dans un autre monde parce que je ne m’en souviens pas.

Je n’avais pas de frère, alors pendant ces vacances, un de mes cousins plus âgés en faisait office. Il n’était pas Dieu mais au moins Neptune. J’aimais le suivre dans ses aventures, il posait des lignes de fond le soir à marée basse et les relevait le lendemain ; il vivait au rythme des marées. Rien ne l’arrêtait, il prenait ses poissons à pleines mains dans un grand éclat de rire devant les mines dégoûtées de mes cousines. S’il avait été magicien, il ne m’aurait pas davantage impressionné. Je me souviens l’avoir plusieurs fois accompagné pêcher au carrelet dans un port un peu plus au nord. Nous prenions le tramway qui longeait la côte pour rejoindre les pontons. Ce jour-là, mon cousin avait pêché des anguilles. Pendant qu’il relevait ses filets, j’arpentais la plage en poussant mon épuisette et mon seau empli de crevettes. Nous sommes rentrés en tramway avec notre attirail et le produit de notre pêche. Malheureusement pour moi, mon seau s’est renversé dans le tramway et mes crevettes firent leur dernier trajet entre les pieds des voyageurs. J’étais bien triste de ramener chez moi mon seau vide. Mon cousin crut bien faire en donnant à ma mère des anguilles. Elle ne savait que faire de ces monstres vivants mais mon cousin ne s’arrêtait pas à ces détails. Il attrapa un serpent et lui claqua plusieurs fois la tête sur l’évier. Le sang gicla dans toute la pièce, Pollock n’aurait pas renié un tel dripping réalisé sur les murs mais il n’était du goût de ma mère. Je me souviens de son cri et du rire gargantuesque de mon cousin. « Ne t’inquiète pas, je vais tout nettoyer », lança-t-il en attrapant une éponge. Une giclée de sang ne l’impressionnait pas. La scène reste inscrite en ma mémoire comme si elle datait d’hier.


Mais tout cela est révolu. Mes cousins ont déménagé. J’ai longtemps accompagné ma mère sur la mer du Nord, ma sœur préférait emmener ses enfants s’ennuyer sur les plages exiguës et suffocantes de la Méditerranée. Je retrouvais Lise qui assistait sa mère. Nous restâmes voisins pendant des dizaines d’années, fidèles aux vents du Nord. Nous laissions parfois nos mères seules pendant que nous marchions les pieds dans l’eau. Nous prolongions nos discussions d’enfants à la terrasse d’une brasserie où nous mangions des fruits de mer. Je pêche toujours des crevettes, j’en apporte à Lise. J’adore quand elle prépare ces beignets aux crevettes. Nous les dégustions parfois avec nos mères. Je ne connais rien de meilleur que de manger ces fritures après une longue balade les pieds dans l’eau froide de la mer du Nord. Nos mères nous ont quittés, nous sommes orphelins. Lise loue toujours l’appartement du dessus. Parfois, nous allons, le soir, manger une gaufre sur la digue.


L’année dernière, Lise me proposa de nous retrouver sur une plage en Espagne. Je ne comprends pas bien ce que nous irions chercher là-bas quand nous avons tout ce qu’il nous faut ici, nos souvenirs, nos habitudes… Trouverions-nous seulement des gaufres liégeoises sur la Costa Brava ? Ici les gens nous connaissent. J’arpente la plage en tous sens avec mon seau et lorsque je rencontre un enfant égaré qui pleure en tirant son épuisette, je le reconduis chez lui. Je garde toujours mon paquet de ChocBn dans la poche pour le consoler. Cela doit rassurer les parents de savoir que je veille sur leurs bouts de choux. Quand il pleut, la plage est désertée, alors je mets mon chapeau et je vais pêcher au carrelet. Je me demande si Lise reviendra l’été prochain. J’adore ses beignets aux crevettes…



Tous droits réservés


* L'image : Encore plus ancien que l'époque évoquée dans ce texte de Durandal, mais le lien sous la photo mérite vos visites, foi de Tippi !



Belle occasion de partir en vacances ! Merci Durandal, ce texte tombe à pic ! 


Bel été à tous et soyez heureux ! Profitez bien !

Bien sûr, le vent soufflera bien quelques échos par-ci, par-là ! 




vendredi 1 mai 2015

DURANDAL - MARIAGE









Mariage




Je ne sais plus quel âge avait Amandine le jour où elle resta scotchée devant cette vitrine dans laquelle deux mannequins habillés comme des mariés semblaient attendre dans la vitrine l’arrivée du convoi nuptial.



Je m’arrêtai, elle serra ma main pour être sûre que je ne bougerais pas avant qu’elle ait fini d’admirer la scène. J’attendis quelques minutes, je ne pouvais pas sacrifier son bonheur de petite fille.

— Dis Maman, pourquoi elle est déguisée en princesse, la dame ?
— Ce n’est pas une robe de princesse, c’est une mariée.
— Pourquoi elle est habillée comme une princesse la mariée ?
— Pour être belle, parce que le curé va demander au marié s’il veut l’épouser et avoir des enfants.
Elle s’arrêta un instant pour intégrer le sens de mes paroles. Je patientai.
— Il dit oui parce qu’elle a une belle robe. Mais si elle n’avait pas une belle robe, il pourrait dire non ?

Ce genre de raccourci étonne par son étrangeté on se demande s’il faut tout reprendre à zéro au risque de casser le monde des rêves ou s’il faut laisser les idées se former toutes seules dans la fraîcheur enfantine.

— C’est un peu comme les oiseaux qui chantent dans le ciel pour trouver un autre oiseau et fonder une famille.
— Mais alors le marié ne doit pas être content le lendemain quand la mariée ne met plus sa belle robe.

J’essayai de lui expliquer dans ses mots qu’ils ne se mariaient pas seulement parce qu’elle était belle dans sa robe de mariée. Elle me demanda de lui dessiner ce qu’était l’amour. J’avoue que je ne sus répondre à sa demande. La robe de mariée, c’était plus simple, elle ne voulait retenir que cela.

Cette vitrine l’impressionna, elle insista pour retourner voir la robe de mariée. Elle en reparlait, me posait une question à l’improviste, je sentais que cela la travaillait. 

Elle me demanda de lui montrer les photos de mon mariage. J’en mis une dans un cadre, elle le gardait près d’elle lorsqu’elle jouait avec ses poupées. Elle ne se lassait pas de la regarder. Elle faisait un lien entre la robe de mariée et sa naissance.

— Si tu avais mis une autre robe, j’aurais été différente alors.


Pour Noël, elle demanda une robe de mariée !

— Pas une vraie, parce que je ne veux pas avoir de bébé tout de suite.

Je cherchais dans le bulletin paroissial la date du prochain mariage et nous y sommes allées toutes les deux, comme des curieuses. Je jouissais du privilège d’être sa confidente. Elle ne quitta pas la mariée des yeux. Sur le parvis, la mariée la remarqua, je lâchai Amandine. Spontanément elle courut vers la mariée pour l’embrasser. Elles étaient émues toutes les deux, des larmes coulèrent sur leurs joues. Je les pris en photo.

— Quand remettras-tu ta robe de mariée ? Mais si tu veux avoir un autre enfant, il faudra bien que tu la remettes.

Elle demanda à son père s’il m’avait trouvée belle en robe de mariée. Il fut un peu étonné quand elle lui demanda s’il voulait qu’elle mette une belle robe «comme maman le jour de son mariage». Flatté, il se redressa pour exciter un peu ma jalousie. Il prit Amandine sur ses genoux et lui dit qu’il serait fier de la conduire à son époux le jour de ses noces. Amandine fut un peu déçue, je crois. Elle repartit vers ses poupées.

Dans son bain, elle me dit sur le ton de la confidence.

— Moi je me marierai avec Louis !


Je jouais la surprise et lui dis que j’avais cru comprendre qu’elle regardait Olivier amoureusement. 


— Ah, non, Olivier, ce n’est pas possible, il est déjà marié avec Sylvie.



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mercredi 1 avril 2015

DURANDAL - LE KALÉIDOSCOPE













LE KALÉIDOSCOPE



Sur la devanture du magasin de ma mère, les passants pouvaient lire en lettres capitales : Jeux pour Salons, Cercles et Cafés. La boutique plus que centenaire servait de point de repère sur le boulevard. Ma mère y vendait toutes sortes de jeu de société, de jeux de cartes, de beaux jeux en bois… Des chariots, des chevaux à bascules voisinaient les échiquiers en bois précieux et les figurines en ivoire. Elle suivit l’évolution du marché et sur les conseils d’un représentant, elle monta un rayon de farces et attrapes.


Elle vendait aussi des kaléidoscopes un peu particuliers. Ils se présentaient sous forme d’un tube dans lequel des formes colorées et géométriques apparaissaient au fur et à mesure que l’on tournait l’appareil. L’orifice obscur devant lequel il fallait placer son œil supportait une feutrine noire. Le spectacle offert par ce tube magique valait le coup d’œil mais ce n’était rien en comparaison du spectacle qu’offrait le client après avoir reposé l’appareil : un cerne noir du diamètre du tube entourait son œil pour le plus grand plaisir des personnes présentes dans le magasin. Le client était le seul à ne pas voir le rond noir sur son visage et il se demandait pourquoi tout le monde riait autour de lui. Ma mère lui conseillait de se regarder dans les miroirs placés au fond de l’étagère. L’effet du kaléidoscope saisissait les plus flegmatiques. Ils lançaient un « Oh ! » dans le magasin. Ma mère arrivait à garder son sang-froid pour ne pas rire. Elle souriait et tendait un mouchoir au client qui riait de bon cœur en songeant aux prochaines victimes de la farce qu’il jouerait chez lui s’il achetait l’objet qui offrait ce spectacle merveilleux. Ma mère conseillait aux acheteurs de frotter le bord de la feutrine contre un bouchon de liège brûlé pour obtenir l’effet escompté.

Ce que je fis, lorsque le premier avril, j’apportai ce tube à merveilles à l’école. Ce jour-là, nous avions une interro de maths sur les repères orthonormés. Je laissais le tube magique sur mon bureau. Le professeur, en blouse blanche, écrivit l’énoncé de l’exercice sur le tableau noir. Nous nous concentrions sur nos copies au bruit des règles et des stylos que nous manipulions pour tracer les axes x et y. Notre professeur passa dans les rangs comme il le faisait à son habitude. Je m’apprêtais à dessiner un cercle lorsque je sentis sa présence à mes côtés. Il saisit l’objet, je levai le nez. Il ne me demanda pas d’explication et regarda à travers l’orifice. Il trompa son ennui quelques minutes, il s’en mit plein les yeux. Il observa l’ingénieux mécanisme de l’appareil. Il le reposa sur mon bureau et me sourit pour me remercier du spectacle. Un beau cercle noir entourait son œil. Je m’efforçai de ne pas rire, comme ma mère savait si bien le faire.


Mais quand il retourna à son bureau sur l’estrade, tous mes camarades éclatèrent de rire. Le pauvre homme vécut un grand moment de solitude. Moi, je me cachai derrière le dos de mon voisin de devant, je rentrai les épaules, je craignais qu’une main géante m’extirpe de mon siège. Un de mes amis eut la bonne idée de crier « Poisson d’Avril » et les rires redoublèrent. Notre professeur ne comprit pas la cause de l’hilarité générale. Je me souviendrai longtemps de son regard qui, je ne sais pourquoi, ressemblait à celui de mon poisson rouge. Le prof restait calme, il souriait ahuri et décoré de son étrange monocle. Il cherchait en vain ce qui dans sa tenue prêtait à rire, il redoutait le pire. Ce fut une élève du premier rang qui lui indiqua que son œil portait un cercle noir. Il prit son mouchoir, se frotta et constata les dégâts. La cloche sonna, je m’enfuis de la classe mais au moment de franchir la porte, j’entendis mon nom prononcé. Je revins sur mes pas et me dirigeai vers l’estrade comme un condamné vers l’échafaud.

Nous restâmes tous les deux dans la salle de classe. Il me demanda de sortir le kaléidoscope. Sais-tu comment fonctionne cet engin, me demanda-t-il ? Non, avouai-je ! Il passa le doigt sur la collerette noire et quand il vit la suie sur sa peau, il comprit le vilain tour que je lui avais joué. Tu vas étudier cet appareil, tu distingueras les axes, des centres de symétrie des rosaces qu’il présente et lundi, tu nous feras un exposé sur le résultat de tes recherches. Il jouait les grands seigneurs, il ne me collait pas, il préférait me torturer.


Et le lundi, sur l’estrade, j’essayai d’expliquer tant bien que mal le jeu de miroirs de l’appareil. Le prof vint à mon secours. Au cours suivant, il me soumit devant la classe à une série d’exercices concoctés par ses soins et il nous donna un devoir non surveillé (dns) sur un secteur du kaléidoscope. Par un fait exprès, les axes et les centres de symétrie collaient parfaitement à notre programme. Mes camarades de classe me bénirent ! Quand le mode de formation des images kaléidoscopiques fut éclairci, il me demanda de dessiner une rosace entière et de la colorer. Je passai un temps fou à repérer les endroits où poser les couleurs justes. Au bout d’un moment je saisis la technique, je faisais tourner ma feuille afin de repérer plus vite les endroits où poser les bons coloris. J’exhibai mon travail devant toute la classe, un oh d’admiration envahit la salle. Le prof me demanda s’il pouvait conserver ma rosace. « En souvenir », me dit-il en souriant. Il l’inséra dans la couverture plastifiée de son classeur et promena mon travail à la vue de tous.



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samedi 14 février 2015

DURANDAL - TOMBER AMOUREUX











Tomber amoureux


Il y a encore peu, je me demandais comment je pouvais tomber amoureux puisque, par définition, avant de tomber amoureux on ne connaît pas la nature de l’amour et ce dans quoi on va tomber. Je savais nager, marcher, je connaissais toutes sortes de choses plus ou moins utiles mais aimer restait l’inconnu. Pourtant je recevais des encouragements de toutes parts: « Tu verras, c’est génial, rien de meilleur ne peut t’arriver dans la vie… » Mais ces encouragements ne me servaient pas davantage que ceux que l’on prodigue à un futur mousse qui n’a jamais vu la mer. Bien sûr, je regardais autour de moi, je voyais des exemples mais je ne distinguais pas vraiment les bons des mauvais, ceux qui m’attiraient et ceux qui me révulsaient, ceux qui s’arrêtaient en route ; ceux qui duraient et ceux qui n’en finissaient pas de finir… J’écoutais aussi, les jugements entendus ne correspondaient pas toujours à l’idée que je me faisais de la vie : ceux qui étaient faits pour s’entendre ne s’écoutaient plus, celle qui était mieux que lui se trouvait délaissée pour une qui disposait de moins d’atouts… J’étais convaincu que je ne savais pas grand-chose mais que les autres n’en savaient pas davantage… Certains prétendaient qu’il fallait être taillé dans le même bois que sa moitié, d’autres qu’il fallait être complémentaire pour que la vie soit intéressante. Il valait mieux se disputer que de vivre une désespérante harmonie… Il est des écheveaux inextricables !


Bref, j’étais perplexe, je cherchais l’amour comme un inspecteur mène l’enquête. Je traquais le crime, j’entrais dans les maisons à la recherche d’un indice, j’interrogeais les suspects pour savoir s’ils ne cachaient pas un crime dans un coin. Il m’arriva de croire avoir trouvé un crime de grande ampleur mais en grattant un peu je m’apercevais que ce n’était qu’un amour de façade. La sincérité faisait défaut aux délinquants. Le crime n’était pas vraiment commis en bande organisée, (excusez-moi je voulais dire en couple), c’était un crime en sursis. Un jour, j’entrais par mégarde en pleine scène de ménage, je rebroussais chemin, je croyais faire fausse route mais l’apparence est parfois trompeuse. J’appris qu’une bonne mise au point valait mieux qu’une froide indifférence. Je suis revenu sur mes pas, aucun ne baissait pavillon, ils s’exprimaient sans écraser l’autre. Mais lorsque l’un des deux protagonistes sortit en claquant la porte, je ne sus plus que penser.


Alors que je me concentrai sur un sujet trop scolaire et que je pensai être à cent lieues du souci qui me tracassait, j’eus l’illumination. Marie et moi étions voisins de classe, nous partagions le même banc. Lors d’un tp, elle se leva pour aller chercher un bocal ou autre chose, je ne sais plus, elle se pencha pour prendre un objet sur la table, ses cheveux effleurèrent mon visage, je sentis son odeur et quand elle se rassit, j’étais amoureux.


Face à un mur d’eau invisible, nous poussâmes un seul et même cri en silence. Le flot nous happa et nous tourneboula. Nous fûmes submergés, nous perdîmes pied mais à aucun moment nous eûmes peur. Quand la vague nous rejeta sur nos bancs, et que nous pûmes respirer à nouveau, nous nous sommes souri. Je ne sais combien de temps dura notre sidération mais je crois qu’elle durerait encore si la cloche ne nous avait fait sursauter. Nous rangeâmes nos affaires et notre vie. Dans le couloir, nous marchions d’un même pas décidé, énergisés pour porter nos plus beaux rêves.

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Sans transition aucune, une chanson de Benabar que j'aime particulièrement et qui évoque un certain côté des amours adolescentes 







"Certaines tombent amoureuses
C'est pur, ça les élève
Moi j'tombais amoureuse
Comme on tombe...d'une chaise"

Extrait de "Je suis de celles" de Benabar



C'est ma façon d'exprimer ce fameux balancier féminin au texte de DURANDAL. 
De quoi je parle ? Eh bien passez donc faire un tour sur cet autre texte "L'horloge de ma grand-mère" et recevez cet appel à textes de Durandal en sa réponse au commentaire d'Eponine : 


"Qui écrira le pendant féminin de ce texte ? Il s'ennuie tout seul sans sa vis-à-vis."


 Dixit Durandal, l'auteur qui éveille nos souvenirs !


Belle invitation ! Que ce soit en réponse à son "L'horloge de ma grand-mère" ou bien à ce texte présentement "Tomber amoureux"




dimanche 25 janvier 2015

DURANDAL - L’HORLOGE DE MA GRAND-MÈRE





Tic tac et talons hauts !


L’horloge de ma grand-mère



Ma mère se levait de bonne heure pour traire les vaches, ensuite elle allait à la messe. Mon père s’occupait de la ferme le matin et tous les après-midi, il était parti jouer aux cartes à St Joseph, au bistrot situé en face de l’église, c’est dans cette paroisse que se réunissaient les bet’azels (c’est ainsi que l’on appelle les joueurs de belote par chez nous).  

Il m’arrivait d’aller le chercher quand il faisait semblant de ne pas entendre les sept coups au clocher de l’église. Parfois, il ne revenait pas d’ailleurs, il passait la nuit enfermé dans l’arrière-salle aveugle du bistrot à taper le carton. Je crois qu’il ne savait même plus l’heure qu’il était, il n’avait pas de montre, il n’avait d’autre horloge que le soleil, du moins le matin, parce que l’après-midi, la notion du temps lui échappait. Il vivait avec les bet’azels dans une joyeuse camaraderie.



Un soir, ma mère m’envoya à St Joseph chercher mon père. J’arrivai au mauvais moment car Marie apportait des verres de bière aux joueurs. Machinalement je me suis retourné lorsqu’elle s’éloignait avec les verres vides. Cela sentait bon la soupe à St Joseph, c’était samedi, je pressentais que mon père ne reviendrait pas manger chez nous. Les plis de la robe de Marie s’agitaient dans un mouvement de balancier, un balancier comme celui de l’horloge de ma grand-mère. Georges, qui  était le plus glauque de la troupe, essaya d’imiter les ondulations de Marie pour se moquer de moi. Pas bien malin mais pas un mauvais bougre dans le fond. Quand je sortis de l’antre des Betazels, il me cria à la cantonade : « Fais de beaux rêves ». Mon père le fustigea du regard et lui dit de fermer sa grande gueule. Cela me rassura d’être soutenu par la voix de mon père. S’il ne l’avait fait, je n’aurais peut-être plus osé franchir la porte du St Joseph.


Je ne savais pas que l’ondulation de la robe de Marie allait me poursuivre toute ma vie. Je me suis longtemps demandé si les filles faisaient exprès de s’agiter comme le balancier de l’horloge de ma grand-mère. J’essayai plusieurs fois, lorsque j’étais seul, de me balancer ainsi que je les voyais faire. L’exercice me parut d’autant plus difficile que je ne savais pas si je le faisais correctement. Faute d’avoir les yeux derrière la tête, le miroir ne m’apportait pas un grand secours.


Un jour, j’entendis dans la bouche de Brassens une mélopée qui me laissa perplexe: « J' lui enseignai le moyen d'bientôt faire fortune en bougeant l’endroit où le dos r'ssemble à la lune ». Il expliquait lato senso que pour marcher de la sorte, un apprentissage était nécessaire. Peut-être les filles apprenaient-elles à marcher comme elles apprenaient à sauter à la corde ou à jouer à la marelle ?


Je continuais mes observations, je suivais les filles qui portaient des hauts-talons. Était-ce un truc pour amplifier le mouvement. Je profitai de l’absence de ma mère pour essayer ses chaussures à talons. C’était diablement casse-gueule ce machin-là, je compris pourquoi ma mère les mettait si peu souvent mais je me demandais pourquoi les femmes se donnaient tant de mal pour ondoyer de la sorte ? Pour moi, cela relevait de la coquetterie. Elles se maquillaient, portaient des cheveux longs… Elles utilisaient tous les subterfuges pour se différencier.



Pendant les vacances de Pâques, ma tante m’invita quelques jours chez elle, elle habitait près de la Préfecture.  Ma mère était contente que j’aille chez sa sœur « à la ville », elle disait que cela me sortait, qu’il fallait que je m’habitue parce que je ne vivrais pas toute ma vie dans une ferme… Je me demandais ce qu’elle voulait dire quand-même. Qui allait s’occuper de mes lapins si je n’étais plus là ? Un matin, je pris l’autocar et Fabien, mon cousin vint me chercher au terminus. 



Lorsque mon cousin prenait ses cours de piano, ma tante allait faire ses courses et m’emmenait avec elle. J’aimais bien l’accompagner, il y avait du monde, cela bougeait, on rencontrait des gens qu’on n’avait pas vus la veille. Je demandais sans cesse à ma tante qui étaient ces gens, elle me répondait qu’elle n’en savait rien. J’ai cru un moment qu’elle me mentait, qu’elle ne voulait pas leur avouer que j’étais son neveu, elle avait honte de moi. Dans mon village, je connaissais tout le monde, je ne faisais pas tant de manières. 


Lorsque ma tante entrait dans un magasin, je restais devant la vitrine et je regardais les gens passer. Enfin, surtout les femmes, je les voyais s’éloigner et j’observais le regard des hommes. Certains d’entre eux se retournaient pour suivre d’un regard concupiscent la femme qu’ils venaient de croiser. Je crus vraiment ce jour-là que les femmes ondulaient pour se faire remarquer. Mais cet étrange mouvement ne se voyait que lorsque les coquettes montraient leur dos. Peut-être s’agitaient-elles ainsi pour dire au revoir ?


Ma tante prit l’habitude de me laisser sur la grand-place pendant qu’elle faisait ses emplettes, moi j’adorais cela, je me régalais de voir autant d’animation autour de moi. Je restai sans bouger à mon poste d’observation comme une buse sur un poteau télégraphique. Ma tante s’en étonna d’ailleurs auprès de ma mère.

Mon cousin jouait avec son épée dans une salle d’armes tandis que ma cousine faisait des cabrioles dans un gymnase. La ville avait ceci de magique, non seulement il y avait des magasins où vous trouviez toutes sortes de choses que vous ne voyez jamais chez nous mais vous pouviez pratiquer des sports que l’on ne voyait qu’à la télé. À la campagne, nous jouions aux flibustiers avec nos épées en bois sur le parvis de l’église quand Monsieur le Curé avait le dos tourné. Fabien, engoncé dans son casque et son brocart blanc maniait le fleuret sur la piste.

Dans le jardin, nous nous amusions parfois avec nos bâtons en bois. Bien sûr, il savait manier l’épée et il voulait absolument que nous respections les règles car à ce jeu-là, il me dominait mais moi je voulais me battre, rouler dans l’herbe, le plaquer au sol, jouer de tout mon corps, avoir mal… Mon cousin n’aimait pas jouer à la bagarre. 

Un jour, alors que Fabien prenait son cours de piano, j’accompagnai ma tante à une compétition de gymnastique à laquelle participait ma cousine. J’espérai que ces jolies gymnastes, habillées en baigneuses, me révèlent le secret du balancier ? Elles marchaient d’un pas décidé et n’ondulaient pas comme les femmes que je voyais dans la rue. Quand elles couraient, je me concentrais sur leurs silhouettes mais tout cela allait trop vite pour que je comprenne l’explication du phénomène qui me tracassait. Après cette compétition, je pensai que ce mouvement de pendule qui animait les femmes n’était pas naturel mais qu’elles usaient de ce stratagème pour faire leur intéressante et attirer le regard des hommes. D’ailleurs, les robes à crinoline du Grand Siècle, aperçues dans mon livre d’Histoire, prouvaient par leur extravagance que les cocottes aimaient accentuer l’amplitude du balancier.

Le mystère restait entier. Un jour, une femme sanglée dans des pantalons étroits (à cette époque, la mode ne parvenait pas à s’implanter dans nos bourgs) passa devant moi, je la suivis pour comprendre le mécanisme d’un tel chambardement. Cela bougeait dans tous les sens, je n’y comprenais plus rien au point que je me demandais si elle n’allait pas se retourner hilare et me dire : « je le fais bien ».



Plus tard, j’ai eu l’occasion d’aller à la plage mais le mystère de lhorloge de ma grand-mère ne me préoccupait plus autant, j’avais passé l’âge, je cherchais à percer d’autres mystères.


Et puis il valait mieux ne pas s’arrêter à cela, il fallait parler aux donzelles de manière diserte, d’un air détaché, comme si tout allait de soi et que le monde nous avait révélé tous ses secrets. Mes obsessions de jeunesse s’effritèrent, d’autres les remplacèrent.




Au décès de ma grand-mère, j’ai insisté pour récupérer son horloge. Le copain de Fabien n’a pas compris pourquoi je revendiquai cet objet avec autant de véhémence.




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Un petit tour de lune avec Brassens, ça vous dit !





dimanche 16 novembre 2014

DURANDAL - BEAUTÉ










BEAUTÉ 



J’ai toujours eu un grain pour la beauté…


C’est vrai, très tôt elle me fascina, tout le monde en parlait et je ne savais ni la définir, ni la reconnaître. J’appelais à l’aide pour la débusquer. On m’adressa des réponses les plus fantaisistes mais pas toujours fausses. Un marin, sûr de son fait, m’affirma sous l’autorité de sa casquette qu’il fallait voir trois choses sur le globe : un cheval au galop, une fille qui danse, un bateau qui file sous le vent… Je suivis son conseil mais au bout d’un moment les hippodromes me fatiguèrent… Ses autres propositions ne valaient guère mieux.


Je crus emprisonner la beauté le jour où je fixai sur la pellicule la rosée piégée sur une toile d’araignée. Ce collier de perles respirait entre les feuilles d’un églantier. Sur le papier, je vis la tristesse de la grille d’une prison.


Je visitai des musées, je vis de belles toiles, je ne peux le nier. L’une d’elles m’hypnotisa, je succombais mais le lendemain, un autre tableau la supplanta. Pourtant, un vrai mouvement agitait la chevelure de cette femme qui semblait vouloir me parler mais…


Sur ma route, je rencontrai un tourneur sur bois, les copeaux giclaient et sifflaient sous son ciseau, je restai bouche bée, à regarder cet homme œuvrer tandis qu’une statuette prenait vie sous son outil. Il me demanda ce que je cherchais… Il arrêta ses machines, prit une flûte et joua quelques notes d’un air de Mozart… Je vis une larme couler sur sa joue. « Si je monte au paradis un jour, c’est sur cette musique que je veux y aller. » Je ne me préoccupais de ce genre détails. Je réécoutai cent fois ces trente secondes magiques de Mozart sans comprendre davantage le pourquoi de cette beauté inaccessible, cette correspondance avec quelque chose inscrit au plus profond de moi. Je n’oublierai jamais le son aigu du ciseau. Le tourneur me dit:
- Va te promener vers le soleil couchant, traverse les champs et entre dans la ferme près du bosquet d’arbres, tu demanderas après Georges, il te révèlera peut-être ce que tu cherches.


Dans une pâture, je vis un veau qui tétait sa mère. Ce spectacle se suffisait à lui-même. Un magnifique spectacle, le petit ne semblait pas fini, ses membres étaient ou trop longs ou trop courts, ses articulations trop grosses. Je m’arrêtais plusieurs minutes devant cette paix innocente comme la création. Je sortis mon appareil-photo. Georges vint à ma rencontre, il sortait prendre l’air… Je lui dis combien la beauté tranquille de ces animaux m’apaisait.
-Les nuages mouvants condensent plus de beauté que les appareils photos, me dit-il en regardant mon appareil. Il faut voir le ciel de Verlaine par-dessus le toit, si bleu, si calme… pour comprendre la beauté.


Il me parla de rythme, de son, d’abstraction… mais aussi de ses petits riens auxquels on se raccroche lorsque tout ne va pas au mieux… J’étais un peu dépité.
-Sais-tu seulement jouer aux échecs ? Il y a plus de beauté dans un raisonnement mathématique que dans toute une contrée.


Il me renvoyait à mes études. Sur ma route, une patineuse me dépassa. Chaussée de ses patins à roulettes, elle balançait ses bras dans une belle cadence. La grâce d’une danseuse, l’élégance en plus, ses jambes partaient de droite et de gauche… Je l’imaginais arrivant chez elle et délaçant ses souliers magiques sur le pas de sa porte, essoufflée mais heureuse comme une gagnante…


Un papillon me sortit de ma rêverie, cette fleur multicolore voltigeait près de moi, il changeait sans cesse de direction, j’aurais volontiers suivi son vol hasardeux à la découverte du monde mais nous n’avions ni le même dieu, ni les mêmes capacités.


Je vis le sourire d’une vieille femme marmottant sur le pas de sa porte, elle tricotait et partageait ses secrets avec elle-même. Elle me confia que le rire d’un enfant pouvait, à lui seul, bouleverser le monde: un rire à gorge déployée, quand un enfant ne sait pas encore parler, un rire qu’il utilise le rire comme toi la parole… alors le rire submerge la famille dans une vraie communion. 





Les rires de mes enfants condensent mes plus beaux souvenirs mais les enfants sont partis et mes souvenirs meurent près de mes albums-photos.


Un jour, je m’arrêtai devant le jardinet d’une maison proprette. Un banc invitait les passants à s’asseoir pour y raconter leurs histoires. Je m’y suis assis. Un homme m’avoua qu’il ne vit jamais plus beau sourire que celui de son père lorsque celui-ci l’accueillit après des années de brouille. Je ne me suis jamais fâché avec mon père !


J’ai toujours cherché la beauté mais le spectacle que je préfère aujourd’hui et dont jamais je ne me lasserai, c’est celui devant lequel nous nous émerveillons, ta main dans la mienne, lorsque le soir, nous allons admirer les pousses de notre potager, ces jeunes pousses qui nous poussent…









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lundi 20 octobre 2014

DURANDAL

Durandal, une écriture réaliste, un pont entre les générations, souvenirs et transmissions en regards affectueux



Présentation par Durandal 





Muse de lune


Je n’aime pas écrire, je préfère me promener et me raconter des histoires. Rien ne me plaît tant que de lire ou écouter de bonnes histoires, parfois même d’en raconter. Une promenade à travers les livres, vivre près des autres ou près d’une fenêtre ouverte… sont autant d’occasions pour accueillir l’inattendu le sourire aux lèvres et le créer aussi parfois.

Mais il faut s’y résoudre, seule l’écriture permet de fixer les récits. Rester assis devant son ordinateur n’amuse personne. Que puis-je inventer sur mon clavier sans avoir préalablement lu, vu, observé. 

Tout récit se fonde sur une part de vérité, je me contente souvent de réagencer les éléments.

Celui qui traque l’intrigue ne se repose jamais. Son esprit, sans cesse aux aguets épie ce qui se passe autour de lui pour trouver matière à sourire et construire un nouveau texte. J’écoute mes émissions de radio préférées un crayon à la main pour nourrir ces futurs récits. 

Je peux alors rêvasser et me raconter des histoires. Qu’est-il de meilleur ? Soigner une expression, détailler un fait, affabuler un tantinet pour amuser l’auditoire. Être en éveil et tant pis si cela ne fonctionne pas, je recommence, persuadé que l’assiduité finit toujours par payer.

Mon écriture gagne en fluidité lorsqu’en empathie avec mon personnage, je lui prête ma plume et qu’il me vole ma montre. À mon insu, il établit des ponts entre les événements qui caracolent dans le joyeux désordre de ma mémoire ou sur mon bureau. 

Je sors alors de moi-même (enfin je le prétends) jusqu’à ce que je m’étonne de retrouver sur ma feuille ces souvenirs que je croyais oubliés. Je m’empresse, alors, de les inclure dans mon récit de peur de les perdre pour de bon. Parfois, je les supprime, effrayé à l’idée que quelqu’un puisse lire derrière mon dos ce que je viens d’écrire.

 Lorsque l’écriture a raison de mes capacités d’attention, je repose un livre sur mes genoux et pour peu que la lecture m’émeuve, je repars en chasse pour écrire de nouvelles aventures.

— Mais au fait, qu’est-ce qu’une bonne histoire ? me demandait un de mes amis.

— C’est une histoire qui m’intéresse, qui évoque un sujet qui me concerne. C’est une histoire dans laquelle je me sens investi, un héros avec lequel je fusionne, un héros qui aurait endossé mon costume en quelque sorte. Un livre dans lequel l’auteur se baserait sur mon propre passé pour construire son récit. Une histoire pleine de rebondissements, j’accepte même les scénarios incroyables s’ils sont truffés d’émotions. Et si le héros ne sort pas vainqueur, je n’en fais pas un drame pourvu que je vibre. 

— Tu veux me convaincre qu’il n’existe pas de bonnes histoires, reprit tristement mon collègue.

— Ne crois pas cela, toutes les nuits, la fée qui veille sur mes rêves m’en raconte plusieurs !




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Durandal est très actif autant en animateur qu'en participant aux ateliers d'écriture d'iPagination et d'ailleurs. Ce qui nous fait nous surnommer tous les deux "Coloc" ! Car nous en avons partagés pas mal de ces sujets avec ou sans consignes !




dimanche 29 juin 2014

DURANDAL - LA MAIN















LA MAIN



Elle contemplait sa main sans vraiment la reconnaître. Elle la regardait comme si elle ne lui appartenait pas, comme si elle la voyait pour la première fois. Un objet étranger dont elle détaillait, émerveillée, les phalanges et les articulations.


Pour la Saint-Nicolas, la directrice de l’école avait invité une artiste-mime, elle passait un quart d’heure dans chaque classe. C’était un moment de bonheur dans la grisaille de décembre, un moment de poésie avant le passage de Saint Nicolas.


L’intervention de Catherine dura un quart d’heure. Quinze minutes, c’est peu mais c’est parfois suffisant pour bouleverser une vie. Elle portait un pull sombre et tenait une main gantée derrière son dos. L’autre manche était garnie jusqu’au poignet de deux bandes couleur chair au bout desquelles sa main nue semblait accrochée. Elle fit tout son spectacle avec cette main unique. Elle nous montra toutes les merveilles qu’elle contenait.


Les enfants regardaient la main de Catherine. Catherine faisait jouer ses doigts, elle portait sur son visage l’étonnement d’Adam et Ève face à la beauté de la Création. Les machines les plus sophistiquées étaient tout à coup des objets désuets par rapport à une simple main. Ses cinq doigts étaient les acteurs d’une troupe de théâtre, ils saluaient le public tous ensemble, puis chacun leur tour puis par couple et parfois à contretemps. Elle les réprimandait, leur faisait les gros yeux et ils obéissaient à ses injonctions. Elle incita les écoliers à participer à l’exercice, ils essayèrent avant de s’apercevoir incrédules que leurs doigts ne répondaient pas exactement à leurs ordres.


La main de Catherine dirigeait la manœuvre et elle la tira vers un chevalet. Elle gribouilla quelques portraits sur une feuille mais ils n’étaient guère convaincants, ceci fit rire les élèves. Elle arracha les feuilles et morigéna sa main. Elle se lança sur une nouvelle feuille de papier et en deux ou trois coups de feutre, elle dessina un vrai portrait, un modèle équilibré, l’ensemble était très harmonieux. Un visage de gamin étonné aux cils surdimensionnés éclairait le coin de la salle de classe si terne tout à l’heure et si beau maintenant. Il était évident qu’elle avait dû s’entraîner des centaines de fois pour arriver à ce niveau de dextérité mais les enfants ne le soupçonnaient pas. Son dessin était tombé comme un cadeau du ciel. Les oh d’admiration avaient d’autant plus de force qu’ils succédaient à des rires moqueurs. 


Catherine jouait la scène sur l’estrade, sa main droite était son unique partenaire, une main qu’elle réprimandait, encourageait, applaudissait avec son autre main gantée qu’elle claquait contre le bureau. Le spectacle avait une dimension poétique très forte, Catherine nous montrait quelques-unes des multiples portes qu’une main pouvait ouvrir. La classe était subjuguée, Catherine faisait régner dans la classe un silence ce que nous avions, parfois, tant de mal à obtenir. Même les garnements, réputés dissipés, étaient attentifs.


Elle saisit un pipeau, un instrument rudimentaire, un bout de roseau emmanché sur un mauvais sifflet. Il était plus court qu’une flûte. Elle le porta à sa bouche et avec une seule main, elle sortit de l’instrument un morceau de musique, cela devait être du Mozart, l’entrée en matière d’une œuvre… Cela tenait de la magie, l’air était si simple, si frais… les enfants étaient tout ouïe.


Les élèves regardaient leur main, peut-être par mimétisme, ils semblaient leur demander si elles-aussi sauraient un jour dessiner, faire des ombres chinoises, jouer de la musique… J’ai réussi à prendre quelques photos de leur mine interrogatrice, ce sont des clichés que je conserve précieusement.


Catherine a mis un bandeau sur ses yeux et elle s’est promenée telle une aveugle dans la salle de classe, elle se guidait à tâtons avec sa main unique. Elle butait sur les pieds de table et caressait parfois la tête d’un écolier, ses grimaces suffisaient à provoquer l’hilarité de la classe enchantée. Son masque devait être transparent mais les enfants y croyaient. Elle regardait de côté et avançait tirée par sa main comme un chien récalcitrant mené par son maître. Elle nous dit au revoir en agitant la tête, elle avançait malgré elle, elle semblait vouloir rester avec nous mais elle était impitoyablement tractée par sa main qui dirigeait la manœuvre, elle en était le jouet. Elle ne regardait plus sa main, elle ne voyait plus rien.



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Juin 2014





samedi 17 mai 2014

DURANDAL - CENT HONTES CENT REMORDS








À votre cent an !




CENT HONTES, CENT REMORDS



Il fallait apprendre à compter jusqu’à cent parce qu’après, cela irait tout seul. Combien de fois as-tu compté jusque cent ? La première fois c’était difficile, tu as cru que tu n’y arriverais jamais. Tu as compté le plus vite possible, tu craignais de ne pas arriver, cela te paraissait si loin ! Et pourtant tu y es arrivé et quand ta mère t’a dit avec un sourire grand comme un vent de liberté qu’après, cela recommençait tout pareil, tu t’es senti trahi, tu t’es découragé, tu étais au bord d’un désert et il ne servait à rien d’aller plus loin, tout était vain.

Le lendemain, on fêtait l’anniversaire de ton arrière-grand-père, il trônait à un bout de la table, toi tu étais de l’autre côté, tu n’as rien vu d’ailleurs quand il a soufflé sur ses bougies. Tu étais trop loin, trop petit. Tu te souviens juste qu’il avait l’œil à moitié fermé et qu’il trouvait le gâteau si bon pour faire plaisir à ta mère. C’était un âge incroyable, un nombre à trois chiffres, c’était tellement grand et tu ne savais même pas le diviser par ton âge, c’était même plus que l’éternité. Il avait dû voir les dinosaures. Pour toi, la vie n’avait pas de fin. Plus tard, tu as compris mais il te fallait vivre encore plein de fois ce que tu avais vécu pour être le plus âgé de la troupe. Et tu as décrété qu’il ne fallait pas compter les premières années puisque tu n’en avais aucun souvenir. Cela te permettait de dormir et de rêver à autre chose. Seulement tu savais compter, tout a changé et l’horloge a tourné pour toi aussi. Et quand les punitions pleuvaient, il s’agissait toujours de copier cent fois des verbes à des temps que n’utilisait même plus ton aïeul.

La règle de trois a été la plus dure à avaler, cela t’a gavé ces pourcentages, tout était relativisé. En fait c’était la règle du sacrifice qui passait mal, refuser de vivre le présent pour se régaler d’un avenir hypothétique. 

Ah ! Ce refrain, passe ton bac, tu verras, après cela ira tout seul. On t’a promis une carotte pour t’encourager, c’était cent quelque chose mais quelque chose sans beaucoup d’amour. Mais il n’y avait pas que toi, tes copains c’était pareil. Le père de Joseph chantait la même rengaine, à croire qu’il avait fréquenté la même taule que ton père. Alors bien-sûr, vous les avez crus, vous étiez des bons garçons quand-même. Des pommes ! Pire des betteraves, engluées dans le sol, incapables de voir au loin, de regarder le soleil qui brillait pour tout le monde. Il fallait tout supporter, même ce prof, au prénom mythologique, Ulysse qu’il s’appelait, tout droit sorti d’une légion étrangère au genre humain. Il prétendait te faire nager cent longueurs dans le bassin au milieu des sirènes auxquelles il apprenait à plonger. Elles ne demandaient qu’à rire, et des jambes à vous dégoûter de la géométrie pour le restant de vos jours. Quand vous avez mis la tête d’Ulysse sous l’eau, il a cru qu’il ne reverrait plus sa Pénélope. L’envie de gueuler lui a passé ce jour-là, il a fait semblant d’oublier l’épisode, il ne devait pas être clair non plus celui-là… 

Heureusement, un jour elle t’a dit que son cœur battait à cent à l’heure, tu ne l’as pas cru, tu y as mis la main, c’est vrai que cela bougeait, tu as voulu vérifié, tu y as mis l’oreille, t’aurais pas dû regarder, ton cœur aussi s’est affolé, tu as cru que t’allais faire sauter le compteur. T’étais fichu, le virus était inoculé mais tu ne t’es pas plaint, tu en as redemandé même. Tu n’as pas bien compris l’air réjoui qu’elle a eu quand le prof de philo a dit que dans cent jours on aurait les résultats du bac, une espèce de loto auquel t’étais obligé de jouer. C’était loin, tu aurais voulu que vos charmantes discussions durent toujours. Apprendre à la connaître, c’était l’aimer et tu pensais que la vie ne suffirait pas à la découvrir. Mais elle n’y croyait plus, elle voulait que cela finisse au plus vite, elle n’était pas sincère ? Elle n’a pas cru en toi, tu ne lui as peut-être pas dit clairement les choses. Les sentiments s’accommodent pas mal à la pudeur-mayonnaise. Dommage ! Enfin, t’as pu mettre son image dans ton missel même si tu as perdu la fois. Il te reste un petit pincement au cœur à chaque fois que tu vois une silhouette qui lui ressemble, tu tressautes quand tu entends ton prénom prononcé avec cette intonation si particulière qui était la sienne. 

Toute ta vie, tu n’as entendu que cela ! Était-ce bien une vie, d’ailleurs ? Cela ira mieux demain ? La vie, c’était demain. En attendant, il te fallait serrer les fesses. 

Après le bac, c’était pire que le bac. C’était les mêmes salades, mais les cageots étaient remplis à dégueuler les feuilles. Il n’y avait que le bénédicité qui ne changeait pas mais en plus, il fallait le réciter à genoux. Cela ira mieux l’année prochaine, ce sera plus cool. En attendant, tu profiteras de tes vacances pour réviser ton anglais sous le ciel gris des fantômes. Ne t’inquiète pas, le soleil tu le verras, l’année prochaine, il t’attend. Cette rengaine, tu l’avais dans le sang. T’as de la chance quand-même, il y en a qui ne supportent pas les études. Après le concours, cela ira mieux. Ouais, c’est ce qu’on croyait mais on ne les a pas vus les cent tours de manèges, il fallait ingurgiter des trucs indigestes à vous détruire l’imagination pour plusieurs générations.
 Au départ, on partait avec un sérieux handicap parce que les vieux n’étaient pas folichons. À la fin, on ne savait plus rien faire d’autre que de tourner les pages de leurs satanés bouquins, on avait une maladie professionnelle avant de bosser. 

Tu te rappelles la première fois que l’homme au képi t’a sifflé, ton cœur s’est mis à battre à cent à l’heure, il prétendait que ta guimbarde avait roulé à plus de cent. Il a été sympa, c’était bon pour une fois. Je crois qu’il a esquissé l’ombre d’un sourire sous sa sévère moustache. Il a du penser à sa première fois, ce grand nigaud !

La vie, tu n’en avais rien vu alors ils t’ont enfermé dans une prison, histoire de voir si tu pouvais vraiment te passer de soleil et penser selon la méthode du manuel qu’ils avaient utilisé pour perdre la guerre de 14. T’étais bon pour le service, il suffisait de te donner une perm de 36 h, juste le temps de dormir dans le train et tu étais content, tu vivais dans la hantise qu’on te sucre ta perm et que le train parte sans toi. Cent, c’est beaucoup quand-même, mais quand t’en as plus compté que cent, le sourire est revenu garnir ta tête de bagnard.

C’est quand le train t’a ramené chez toi que les ennuis ont commencé. Tu t’étais ennuyé à cent à l’heure alors t’avais le droit de te rattraper, rattraper le temps perdu et pour y arriver tu pouvais toujours courir. Alors, tu as eu le droit aux vieilles rengaines. Ils n’ont plus osé parler de demain, ils ont dit plus tard, un temps indéfinissable… En fait, un temps qui dépendait de toi, le temps que tu t’y fasses et si tu ne t’y fais pas, c’est du pareil au même. Mais tu as bien vu que cela ne dépendait pas de toi, il fallait attendre que les autres là-haut, ils décrochent. 

Quand tu dépassais le cent avec ta bagnole intérieur-cuir, ton cœur blasé ne battait plus la chamade. L’homme casqué n’était plus ému, ta voix ne tremblait plus, elle avait cette tranquille assurance qui méritait à elle-seule une amende à cent balles. Hors les chiffres, rien ne semblait te faire trembler. 

Alors tu as voulu recommencer à zéro, tu as acheté à contrecœur un collier de cent perles à la demoiselle, cela ne te plaisait pas vraiment mais tu as pensé que cela lui irait mieux sur son cardigan mauve quand elle aurait des cheveux blancs. Tu n’as pas osé lui dire mais il fallait bien marquer le coup, la naissance du premier quand-même.

À la réunion de famille, t’étais presqu’au centre entre tes parents et tes neveux. C’était fichu, t’étais pris, le loyer, les gosses, les vacances à payer… sauf que pour toi, il n’y en avait pas des vacances. Ton sac à dos, celui que tu as eu la chance de porter une fois ou deux peut-être, celui qui t’avait donné l’impression d’être libre, il fallait l’oublier. C’était un rêve, l’insouciance, cela n’existe pas, les chansons, on les chante pour oublier. Aujourd’hui, c’est les valises, et la plage c’est pour tout le monde et toi-aussi, tu n’es pas dispensé.

Alors tu gamberges à cent à l’heure, tu fais tourner toutes ces choses qu’on a mises dans ta cervelle. Tu as tout juste le droit de dormir et encore, pas toujours! Tu reconnais à peine les gens autour de toi, tu sembles toujours penser à autre chose, c’est vrai tu as l’air triste comme si tu venais de réaliser que tu ne pourrais pas rouler dans la même voiture gris métallisée que le voisin du quatrième. Tant pis, on ne peut pas tout avoir, ta femme a opté pour la cuisine selon les conseils du décorateur, parce que tu as toujours eu peur d’afficher tes goûts et d’affronter le regard de l’autre. 

Heureusement, tu as eu envie de tout plaquer, ce n’était qu’une envie mais cela prouvait que le fond était bon. C’est quand-même intéressant de perdre sa vie dans ces conditions, tout était bien organisé, tu n’avais pas une minute à toi, sans cesse sollicité. Et puis, il faut avouer que c’est plus facile d’avancer sur les rails que de tracer sa voie. Tu as essayé de te regarder avec tendresse et même avec de la bienveillance mais tu n’as pas su apprivoiser le miroir et t’es revenu pousser, comme les autres, pour faire tourner le manège. Les cent tours, tu les as comptés, ils t’ont donné des cales aux mains.

Tes enfants t’ont offert pour ta fête des pères un livre avec les cent plus beaux tableaux ou monuments ou je ne sais quoi, des livres de cimetière à te dégouter de l’art, des livres sans vie et tu t’es aperçu que tu n’avais jamais rien partagé avec eux, tu étais passé à côté du monde au pas d’un cheval borné par ses œillères. 

Évidemment, un jour les enfants sont partis. 

Aux réunions de famille, tu te rapprochais du bout de la table. Les rangs se sont clairsemés, il y avait beaucoup de jeunes, beaucoup de plus jeunes. Tu as eu le droit de t’endetter pour acheter ta geôle. De toute façon, tu seras libre quand t’auras cent briques, c’était presqu’écrit. Tu n’as pas le choix, dépêche-toi dans dix ans il sera trop tard. Dans dix ans, tu seras réformé, tu seras un raté pour toujours, un raté depuis toujours, et tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même. Rassure-toi, les autres ont été pris dans le même filet à papillons. Les illusions, ce sont des bidules qui ne se rachètent pas. Et si tu veux crever propre, t’as intérêt à assurer tes arrières. 

Comme tu as été sage, tu auras le droit d’aller voir les bandes dessinées dans les pyramides, histoire de mélanger les centaines avec les milliers d’années. Et s’il te reste cent sous, on te fera une nouvelle salle de bains ou une piscine dans le jardin pour que les petits-enfants viennent te voir. Avec ta santé, mon gars, tu feras partie des centenaires. Pas pour jouer à la belote, non, pour montrer que cent ans, c’est vite passé, plus vite que tu ne l’avais pas imaginé. Avoue que tu n’as pas imaginé grand-chose, toujours en train de compter, t’as suivi la route, tu ne l’as même pas tracée, tu as juste soulevé un peu de poussière pour que les suivants y croient encore.

 Alors, assis à un bout de la table, tu t’accroches pour ne pas tomber. Tu regardes avec ton œil à moitié fermé, ce gâteau aux fraises et derrière les bougies, à l’autre bout de la table, la frimousse, naïve comme l’espoir, d’un petit garçon. Il ne sait pas encore compter jusqu’à cent.  



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