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vendredi 31 octobre 2014

ELSA/CATHERINE DUTIGNY - LA SORCIÈRE IMMATURE











LA SORCIÈRE IMMATURE


« Cette grotesque verrue, ces dents gâtées, quelle misère !
Ce balai usé, ces bas, ces mitaines trouées, quelle galère !
Manque plus qu’un crapaud pour orner ton chapeau vert
Et de longues toiles d’araignées, en guise de jarretières ! »

Ainsi persiflait une apprentie sorcière.

L’aïeule bossue soupira et continua à mitonner son frichti.

« Pouah ! du sang de vipères, des poils de chauve-souris,
Pourquoi pas de la bave d’escargots mélangée à du riz ?
Sois de ton époque, tu verras que les plats tout préparés
Contiennent plus de microbes que ta soupe avariée ! »

Ainsi déblatérait la jeune écervelée.

L’aïeule bossue grogna et cracha dans la sombre gamelle.

« Pas besoin de balai, je me déplace par e-mails
Je colle des virus, j’invente et diffuse de fausses nouvelles,
J’ai mon profil sur Facebook, mon vrai réseau virtuel,
Je crée des "buzz" avec de faux crimes passionnels ! »

Ainsi tchattait l’horrible donzelle.

L’aïeule bossue se moucha dans le brouet et ajouta du piment.

« Tu crois pouvoir tenir encore bien longtemps
Avec tes sortilèges, tes maléfices, tes tristes onguents,
Tes chats noirs, tes doigts crochus, ta robe d’enterrement ?
Un p’tit conseil : fais-toi lifter, mets du strass sur tes vêtements ! »

Ainsi pérorait l’impertinente enfant.

L’aïeule bossue préleva dix gouttes de sa sinistre mixture
 Et aspergea la jeune et sotte demoiselle immature.
La gamine eut beau chouiner, hurler, proférer des injures
La voilà transformée, ni d’une ni de deux, en disque dur.

Quant à l’aïeule me direz-vous ?



Elle vendit sa recette sur Ebay et gagna plein de sous...





©Catherine Dutigny/Elsa


dimanche 23 février 2014

Elsa/Catherine Dutigny - La vanité



Vanité

 (Fable en hommage à Jean Lorrain 1855-1906)

En référence au conte de Jean Lorrain "La princesse au Sabbat" tiré du recueil Princesses d'ivoire et d'ivresse.












La princesse Ilsée n’aimait que les miroirs et les fleurs;

Le reflet indolent de ses traits la comblait de bonheur.

Egoïste et coquette, elle n’attachait de prix

Qu’aux compliments mielleux d’une cour amollie.


Les fées qui veillaient sur sa destinée,

Excusaient ses caprices et sa futilité.


Insatiable, sotte et vaniteuse, un jour elle décida

Que sa beauté méritait un animal d’apparat.

Encore fallait-il que la bête n’eut point trop de charme

Et que par contraste, ce soit elle qu’on admire et acclame.


Tandis qu’à sa toilette, elle prenait mille soins,

Elle avisa deux monstres de bronze au bord du bassin.

Il s’agissait d’antiques grenouilles, laides à souhait,

Qui de leurs gueules béantes, de l’eau tiède rejetaient.



La princesse manda les meilleurs artisans de la contrée

Pour peupler le château d’énormes batraciens sculptés.

Une foule à larges pustules et répugnantes grosseurs

Remplaça servantes, gentes dames et grands seigneurs.


Dans la demeure silencieuse et désertée,

Ne restèrent que les monstres et la stupide Ilsée.

S'entourer de laideur pour ne voir que soi-même

Sonna la fin de sa puissance et de son règne.


Car… les fées s’ennuyèrent et se lassèrent.

Un complot s’organisa et quand vint l’heure du Sabbat,

Elles jetèrent un sort à la belle aux lèvres rouge incarnat.


C’est ainsi que le tain des miroirs se voila

Et qu’Ilsée, en pleurs, jusqu’à sa mort erra

À la recherche de l’image adorée

Que sa folie avait condamnée.


Texte protégé et déposé ici