Tippi prête sa voix aux auteurs. Et les auteurs se prêtent au jeu ! Bouquets de voix et échos entre amis !
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Qui suis-je?
LA VOIX DE L'ÉCHO
POUR LE PLAISIR DE TOUS: AUTEURS, LECTEURS, AUDITEURS...
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mercredi 7 janvier 2015
mercredi 1 octobre 2014
MATHIEU JAEGERT - PREMIÈRE AG HAUTE EN COULEUR
MISE EN VOIX NAÏADE
Sujet d'atelier proposé par Tippi :
"Association"
Quels 1200 mots maximum allez-vous associer à ce nom commun ?
Première AG haute en couleur
Vincent avait décidé de répondre favorablement à l’invitation. Il n’était ni coutumier ni particulièrement friand de ce genre de grand-messe, mais celle-ci était prometteuse. Une certaine excitation l’avait même envahi en milieu de journée alors que l’Assemblée Générale avait lieu à 18 heures. A une heure du début, il n’était pas prêt et devenait fébrile.
Il s’était jusque-là abstenu de fréquenter les associations aussi nobles que soient les causes qu’elles défendaient. Ce n’était pas faute d’avoir été sollicité tous azimuts. Il avait cependant un avis ferme sur les limites du bénévolat et souriait à l’évocation de l’empilement des structures, formant des associations d’associations, des fédérations unies en confédérations, ou des sections locales regroupées en unités nationales, sortes d’amalgames nébuleux. Tout était prétexte à association, puis à réunions, assemblées, colloques et autres rendez-vous tous placés sous la bannière de la convivialité. Ah elle avait bon dos, la bannière, mais à force de servir, elle allait finir délavée. Tout y passait donc, de l’amicale des sapeurs-pompiers aux parents d’élèves jusqu’aux anciens des grandes écoles qui, eux, se retrouvaient plus dans un annuaire d’anciens qu’autour d’un verre. Il y avait même ce club des amis du Président déchu, avec ses ateliers belote et scrabble des plus développés. C’était absurde, pensait Vincent.
Mais cette fois, l’Association sortait du lot. La première Assemblée Générale était sur le point de réunir des personnes présentant des gènes similaires, leur faisant porter le même regard sur le monde. Elle ne ressemblera en rien aux autres et sera organisée, selon une formule consacrée, « par allèles croisés ». Cependant, le temps passait et Vincent ne savait toujours pas comment s’habiller. Il ne voulait surtout pas faire mauvaise impression. L’association des daltoniens reconnus et assumés allait voir le jour et il avait été convié solennellement. Initier l’aventure était exaltant, grisant même. Il figurait parmi les précurseurs. Quand il en parlera à Huckminz, son vieux pote dont il moquait l’initiative de Guide Universel des Journées Mondiales et Internationales*, avec ses inspecteurs émérites, celui-ci n’en reviendra pas ! D’ailleurs, on lui avait demandé de plancher sur des initiatives à inscrire aux statuts de l’association. Son idée lumineuse consistait à créer la Journée Mondiale du Daltonisme, en partenariat avec l’illustre institution de son ami.
Choisir ses vêtements, donc, quel casse-tête ! Vincent avait consulté Véro, son épouse :
- Chérie, qu’est-ce que tu penses de cette chemise bleue ?
- Elle est pas bleue !
- Ah bon ?
- Elle est violette !
- Oui, oh pour moi c’est pareil ! Alors, avec le pantalon, c’est bon ?
- T’en as pas d’autres ?
- De pantalon ?
- Non, de chemise !
- Ok je vois…Si, j’en ai d’autres mais je trouvais que celle-là faisait ressortir mes yeux verts !
- Tes yeux verts ?
- Quoi, ne me dis pas qu’ils sont pas verts !
- Attends, laisse-moi regarder…ah si, en effet, ils sont verts !
- Vingt-cinq ans de mariage et tu t’en étais jamais aperçu ?
- Oh oh oh, bien sûr que si mon amour, je plaisantais. Mais je comprends pas pourquoi tu veux faire ressortir tes yeux, tu vas pas à un rendez-vous galant !
Vincent avait marmonné dans sa barbe en fonçant dans la chambre. Il en était ressorti dix minutes après, essoufflé et certain désormais d’arriver en retard. Il allait manquer l’ouverture, et ruminait intérieurement lorsqu’il avait rapidement salué sa femme. Son indécision sur le choix de la chemise allait lui coûter un quart d’heure.
Sur place, les débats allaient bon train. Son entrée avait été remarquée et il s’entendait déjà murmurer quelques paroles d’excuse. Deux choses l’avaient interrompu net dans ses explications. Il n’allait quand-même pas avouer à une trentaine de paires d’yeux daltoniens braqués sur lui la raison de son retard. Mais surtout, il venait de croiser le regard amusé de Huckminz, assis tout au fond de la salle, et au bord du fou rire.
* Voir ici, le premier texte d’une série consacrée à l’absurdité des Journées Mondiales.
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MATHIEU JAEGERT - BLAISE, ROI DE L’ONOMATOPÉE
Sujet : Ô – Une interjection qui ouvre toutes les portes de vos exclamations !
BLAISE, ROI DE L’ONOMATOPÉE
Alors que certains s’affichent blasés et revenus de tout, ne s’étonnant plus de rien, Blaise se complaît dans l’exclamation perpétuelle qu’il entretient avec ardeur et contingents d’interjections. Il n’en revient jamais ! Là où d’aucuns s’enthousiasment d’un rien, lui s’émerveille de tout, ce qui, à bien y regarder, revient au même. Bien sûr, l’émerveillement regorge de nuances et de limites, muant parfois en agacement et bien d’autres sentiments, mais quelle que soit la forme de l’exclamation, le garçon tient avant tout à l’exprimer. Blaise met donc un point d’honneur à la faire connaître à coup d’expressions triées sur le volet. Il les sélectionne avec la minutie de l’orfèvre et la spontanéité d’un gamin de quatre ans. Ces petits mots ont la précision du garde suisse et la régularité du coucou du même pays, et pourtant, la filiation helvète de Blaise paraît douteuse. Passé maître en onomatopées, il érige leur usage au rang d’art, les distillant avec talent et à-propos. Il sait toujours où et quand donner du « fichtre ! », du « ah ! » ou du « tiens donc ! », les considérant tour à tour comme compléments, adjuvants, enjoliveurs d’attitudes ou embellisseurs de répliques. Devenus complices de chaque instant, ils soulignent, ponctuent, marquent. Une intention, une intensité ou une intonation. A tout bien considéré, Blaise ne sait rien faire d’autre que s’exclamer. C’est bien simple, il semble avoir banni l’interrogation de son répertoire. Sans qu’on sache vraiment pourquoi. Blaise ne questionne pas, il interpelle. En toutes circonstances. Il s’interpelle, aussi. De temps en temps.
Même énervé, il opte pour l’interjection la plus juste au moment le plus opportun. A la manière des villages, on lui a décerné des macarons. Le jeune homme arbore fièrement la distinction suprême dans la catégorie langage fleuri.
Evidemment, être adepte de l’exclamation ne comporte pas que des avantages. Les copains de Blaise ne le comprennent pas toujours. Faut reconnaître, c’est déstabilisant de dialoguer avec un type qui recourt constamment aux interjections. Alors, quand Luc découvre l’annonce sur Internet, son sang ne fait qu’un tour. Laissant échapper un « génial !» que Blaise n’aurait pas renié, il se précipite sur son téléphone :
« Salut Blaise, figure-toi qu’enfin tu vas pouvoir expliquer ta passion de l’exclamation. Un atelier d’écriture…
- Hein ?
- Un atelier d’écriture, je te dis, un défi autour de l’exclamation. L’occasion de nous éclairer, tu vois ?
- Oh !
- Non, tu te plantes, une seule lettre. Le sujet le précise bien : une seule lettre !
- Ô, donc !
- Oui, ô !
- Ah !
- Tu te lances ?
- Banc-ôôô !
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MATHIEU JAEGERT - SANS FIORITURES
MISE EN VOIX JAVA
Nous nous aimions le temps d'une lecture
En dansant la "Javanu"!
(montage avec avatar Java)
Sans fioritures
(Version remaniée...)
Elle éparpillait à terre les fioritures encombrantes, tous ces appendices superficiels et superflus. Jetés au sol avec les excroissances inutiles. Les ornements de façade et les ajouts habituellement rassurants y passaient également. Ils venaient s'entasser sur le parquet. Ils s'amassaient, s'amoncelaient et s'agglutinaient sur leurs semblables priés de déguerpir un peu plus tôt. Elle me démontrait qu'elle n'avait pas besoin de tous ces attributs. Et moi je la regardais faire, à la fois inquiet et subjugué. C'était une démarche nouvelle pour moi. Je me demandais comment elle s'y prenait. Comment elle parvenait à s'en passer avec autant de détachement. Je ne m'en sentais pas capable. Ca avait l'air si simple pourtant. J'aimerais tellement apprendre. Elle s'en débarrassait un par un. Rien ne lui échappait et aucun des sanctionnés n?osait intervenir. La séparation s'effectuait en une danse fluide et indolore en apparence.
Ces restes, ces résidus, ces scories sémantiques et autres articulations grammaticales et lexicales venaient compléter la liste des rebuts.
J'en étais ébranlé, retourné, secoué.
Eux auraient pu protester. Déshabillés de la sorte, on aurait pu les croire orphelins. Cette mise à nu cependant ne semblait pas les déranger. Au contraire ! Ils avaient l'air plus léger, prêts à l'envol.
Elle m'a achevé quand j'ai aperçu les diamants bruts, enfin. La manière avait été subtile. J'étais resté concentré sur les artifices tombés sur le plancher alors qu'elle s'était appliquée à me dévoiler l'essentiel. Leur essence, leur quintessence. Le procédé avait été accompli avec aisance mais en maintenant une certaine cadence.
Je l'enviais. Je l'enviais car je la savais capable de poursuivre, et de travailler plus encore ces diamants éclatants. Ces mots épurés. Elle allait les ciseler et livrer une fulgurance, un texte riche et dense où l'important serait dit, laissant de côté les énumérations indélicates. Sans fioritures. Sans les fioritures dont j'encombrais bien souvent ma plume.
Finalement elle s'est arrêtée là. Elle s'est retournée vers moi en même temps qu'elle sortait délicatement de sa transe apaisante. Elle m'a regardée souriante et m'a transmis le relai.
« A toi de jouer, ceux-là, je te les offre ! »
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MATHIEU JAEGERT - CHER TOI
MISE EN VOIX MATHIEU LAMANNA
Un Mathieu peut en cacher un autre !
Cher
toi,
Avant
de me lancer dans l’exercice, j’ose espérer que le tutoiement ne
te dérange pas. De toute façon, si le vouvoiement avait été de
mise, j’aurais écrit « cher vous », mais c’est bien
à toi que je veux parler, à toi seul. Vous n’a donc rien à faire
ici ! En réalité, je n’éprouve pas l’envie de te parler,
je dois m’y coller avec mes compères. On nous pousse à écrire
sur toi, c’est l’intitulé ! Cette fois-ci, tu es le sujet et tu
dois être ravi, toi que tes fonctions conduisent plus souvent à
œuvrer comme complément. Pour me démarquer, j’ai décidé non
seulement d’écrire sur toi, mais de t’écrire directement. Il
fallait quand même que tu saches qu’on se soucie de toi !
Rien d’étonnant à ce que les autres auteurs, eux, relatent une
histoire intime, tant tu incarnes la dynastie des pronoms personnels.
Ils oublient sans doute que tu es avant tout singulier, unique et
pluriel à la fois, ce qui te confère un statut à part. Tout le
monde pense te connaître, mais tu verras que si chacun aura écrit
sur toi, ce ne sera pas sur – ni sous – le même toi. C’est
l’avantage de te présenter seul devant les auteurs, libéré des
affres d’une consigne à rallonge. Quelques participants rechignent
à parler de toi publiquement, arguant que ce n’est pas chose
aisée. Bien au contraire, c’est si facile de cette façon, l’air
de rien, histoire de brouiller les cartes !
J’avoue,
si je n’ai pas hésité une seconde à prendre ma plume, je n’ai
pas la moindre idée de ce que je souhaite te dire, et pourtant, je
reste persuadé que tu ne t’en offusqueras pas, peu habitué que tu
es à recevoir de tels honneurs. Disserter sur toi évite de parler
de soi, d’eux, de nous ou de moi-même. Tu me suis ? Comment ?
Tu es toi ? Ah ah, très drôle ! Oui, et moi, moi…Bref,
qu’importe donc ce que j’ai à te dire, l’essentiel est de
diluer tout égoïsme, et de s’intéresser parfois aux autres, à
commencer par toi ! Il est d’ailleurs préférable de suivre
cette philosophie pour t’appréhender au mieux sans se casser les
dents sur le sujet. Et de toi à moi, je t’aurais bien
remplacé d’un mot réinventé pour l’occasion : toiser,
c’est-à-dire se mesurer à toi, modestement.
En
parlant d’humilité, je te prie de ne surtout pas me répondre car
tu serais tenté de parler de moi !
Bien
à toi.
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samedi 2 août 2014
MATHIEU JAEGERT - PARLER DE RIEN, PAS SI FACILE !
Parler de rien, pas si facile !
Qu’on le veuille ou non, parler de rien n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Si faire des histoires pour rien est à la portée de tous, construire un récit cohérent sur rien relève si non de l’exploit, au moins d’une entreprise délicate. De plus en plus compliquée d’ailleurs, tant ledit pronom est facétieux. Le bougre se rebelle, agacé qu’on lui accole le qualificatif d’indéfini. Susceptible, le coco, un rien le vexe ! Sa déclinaison en devient périlleuse, nous obligeant à des contorsions lexicales et autres acrobaties. Pour lui, on en rajoute ou, au contraire, on se soustrait à nos obligations. Un rien digne de ce nom nous pousse dans nos derniers retranchements. Le rien est bourré de paradoxes, tout à la fois sans calcul et maître des opérations. En fonction de sa position dans la phrase, il change tout. Ainsi, rien décliner, ou décliner rien, c’est à la fois accepter de s’occuper de tout et de rien, rien que de rien. Vous suivez ? Difficilement ? C’est bien la preuve que rien nous échappe ! Intenable et indomptable, il faut en permanence le remettre à sa place. Les règles sont loin d’être évidentes, et lui en joue, se faisant un malin plaisir à user d’exceptions dès que le verbe ou l’auxiliaire lui en donne l’occasion.
Rien est en perpétuelle quête d’innovation, toujours en mouvement. Pourtant, de nos jours, on ne s’étonne plus de rien ! Imperturbable, il essaie de prendre de la hauteur, devenant aérien, capable des plus belles envolées à caractère baudelairien ! De là à dire qu’il nous prend de haut, il en faut peu. Sans doute parce que Monsieur a pris de l’importance sur le marché depuis le passage à l’Euro. S’il valait deux francs six sous, quid de la plus-value réalisée ? Il doit peser désormais trois fois rien, voire un peu plus ! Pas étonnant dès lors qu’il s’enhardisse de la sorte. On se compare à lui, mais on ne s’aventure surtout pas à le comparer à un autre, si ce n’est à lui-même. Et si vous n’avez pas saisi le sens de cette dernière phrase, c’est que vous ne comprenez rien à rien, ce qui illustre justement le propos. De toute façon, rien ne ressemble plus à un rien qu’un autre rien ! On dit en outre moins que rien, mais plus que rien n’existe pas, la preuve d’une certaine perfection. D’ailleurs, plus que rien, c’est trop ! Et trop, c’est trop, comme disait souvent je-ne-sais-trop-qui à propos de je-ne-sais-trop-quoi.
Bref, maintenant, rien se permet tout. Il lui faut toujours plus. Exigeant, il s’accole au premier préfixe venu, s’associant pour un rien. Il paraît que ce n’est pas toujours facile de s’en accommoder, comme en témoignent certains exemples connus. Les avis sont mitigés.
Ainsi, l’épicurien se satisfait de rien alors que la plupart des terriens râlent, jamais contents, ne se rendant pas compte qu’ils ne sont rien ici-bas. Les acariens, quant à eux, chipotent constamment, cherchant la petite bête. Pour leur mener la vie dure, rien s’est même entiché de pontes de la grammaire, d’éminents grammairiens.
Avec rien, il s’agit de trouver le juste milieu. L’exemple suivant est frappant. Si le Flandrien est un Belge sachant apprécier la valeur de rien, le tire-au-flandrien, son homologue, ne respecte pas ses valeurs, préférant ne rien faire avec rien.
Quoi qu’il en soit, pour l’écriture, le mieux est d’être toujours en avance d’un rien. Ou d’avoir plusieurs riens dans son sac, de le remplir même, car il est bien plus facile de vider son sac lorsqu’il est plein de riens. Il suffit alors de miser sur le bon. Et je peux vous assurer que lorsque l’on n’a rien à dire, c’est plus facile de l’exprimer par écrit !
La preuve…
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Clin d’œil
Des acteurs qui vont bien à notre bandit littéraire !
"Rien ne sert de tout lire, il faut écrire à point" - TippiRod
mercredi 18 juin 2014
MATHIEU JAEGERT - VOUS AVEZ DIT FAUXSUMÉRISME ?
Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf...
Vous avez dit fauxsumérisme ?
Partons du postulat incontestable que consommer est source de bonheur. Alors bien sûr, ça n’a rien d’indiscutable, mais vous comprendrez aisément mon recours à cet axiome une fois arrivés au bout de la brillante analyse sociétale qui suit. Oui, je sais, sociétal fait partie de ces néologismes aux sonorités barbares qui pullulent dans nos dictionnaires. Soit. Si vous voulez bien, on va passer outre et avancer sur un phénomène nouveau suscitant justement l’intérêt de ces inventeurs de mots et façonneurs de tendances. A ne plus savoir d’ailleurs qui de la tendance ou du terme arrive le premier.
Bref, si l’acte d’achat procure du plaisir, il est souvent contrarié chez des jeunes dont les cordons de la bourse deviennent inutiles tellement celle-ci se vide, entraînant un malaise palpable. Certains ont toutefois trouvé la parade, en recomposant de toutes pièces ce paradis artificiel de la dépense. Pour recréer le sentiment de satisfaction généré par l’achat, ils font semblant de consommer. Comment ? Rien de plus simple ! Et c’est justement de rien qu’il s’agit, puisqu’ils garnissent des paniers virtuels de produits qu’ils aimeraient tant posséder. Evidemment, ils se font accompagner vers la guérison par ces bienfaiteurs patentés qu’on n’est pas étonnés de retrouver là : les agences de marketing. Jamais avares d’un bon conseil et pris d’un élan habituel de philanthropie, elles ont d’abord mis un nom sur le mal-être. Ou plutôt un néologisme sur ce que ces jeunes apparentent à tort à une mauvaise passe. Le phénomène a été baptisé « fauxsumérisme » au cours d’un brainstorming intense mais complètement désintéressé, cela va de soi. Le fauxsumérisme, donc, ou l’art de remplir listes, paniers et autres agendas de vide, de néant et d’autres possibles pour donner l’air et l’impression de. De quoi ? De vivre, d’être heureux ou d’être tout simplement. Un faux-semblant, en réalité, censé les guider vers la concrétisation de l’achat.
Ces agences ont très vite fourni à ces jeunes avides de biens, des paniers en tous genres et à la qualité douteuse. Mais peu importe leur état, lorsqu’on y met du vide, difficile de se montrer regardant ! Le concept ne présente que des avantages. Finis les débats sur les soldes. Puisque rien n’est acheté, les remises sont remisées. Le néant possède un atout majeur par ailleurs, même lorsqu’on pense avoir rempli son panier de vide, il reste toujours de la place !
Bien sûr, l’idée des marques est de créer l’accoutumance au rien, au vide, pour que ces jeunes sans le sou passent un jour à l’acte d’achat libérateur et choisissent leurs produits. Ces vêtements, appareils high-tech et autres accessoires sont alléchants quand ils ont l’air de rien, et vite remplacés une fois achetés. C’est précisément là-dessus que toutes les sociétés misent. Les cibles foisonnent aux quatre coins du globe, consommateurs nomades en devenir, pas uniquement made in China !
Le fauxsumérisme, c’est aussi la seule tendance permettant d’affirmer fièrement : « J’ai un gros pouvoir de non-achat ! ». Cela dit, attention, il s’agit de ne pas non-dépenser à tout va car, comme le dit si bien – et de manière totalement incompréhensible, je vous l’accorde – la formule : « Bien mal acquis, bien mal y dépense ! »
dix-huit, dix-neuf, vingt...mon panier de rien
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dimanche 11 mai 2014
MATHIEU JAEGERT - LÉCRITURE, UNE QUESTION DE BON SENS
NON-SENS CONTRE BON SENS
J’ai d’abord tenté de conférer du caractère à mes récits en participant à des ateliers, mais je me suis vite rendu compte que ces appels à textes sont limités en caractères. La seconde étape a consisté à remettre de l’ordre dans mes idées foisonnantes. Mes notes étant sens dessus dessous, je me suis dit que les mettre sens dessous dessus devait inverser la tendance. Erreur, elles ont fini plus que jamais sans dessus dessus, voire sans dessous dessous, difficile d’en être certain.
Je me suis alors mis en quête d’un sens, et j’ai choisi le bon. Cependant, le bon sens n’est jamais aussi évident qu’il n’y paraît, l’auteur devant par exemple imposer son style, sa propre sémantique avec des mots qui ne sont propres qu’une fois sur cent, et encore. Tout juste arrivais-je à écrire à tambour battant, ce qui ne signifiait pas que mes mots sortaient nettoyés du lave-linge. Le bon sens devait me permettre d’aller à l’essentiel, je crois qu’en réalité, s’il m’y emmenait, je n’y étais jamais arrivé, me perdant en route dans des élucubrations que je n’aurais pas l’idée d’utiliser aujourd’hui, ça va de soi.
Il me fallait donc impérativement prendre du recul. C’est ce que j’ai fait en me mettant à la place de mes possibles lecteurs. Après avoir parcouru une première fois mes textes à la recherche de sens cachés, j’ai fini par les trouver en lisant entre les lignes. Bien sûr, je me suis vite aperçu de l’absurdité de la démarche : je n’avais aucun mérite puisque c’est bien moi qui les avais dissimulés ! J’ai également constaté à quel point le bon sens était sérieux et repoussant. De quoi faire repartir le lecteur en sens inverse.
Une décision radicale s’imposait, je devais franchement modifier ma façon de rédiger. J’ai donc choisi un matin d’adopter un style décalé, par une translation syntaxique dans le sens de l’humour. Je me suis rapidement pris aux jeux de mots et attaché aux non-sens. Je venais de trouver le chemin du sens recherché, et ça me laissait sans voix ! Comme quoi, le non-sens, à défaut d’être bon, est peut-être le meilleur.
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mercredi 9 avril 2014
MATHIEU JAEGERT - Lui, c'est quelqu'un
LUI, C'EST QUELQU'UN
Je voulais être quelqu’un. Cette idée fixe s’était incrustée durablement dans ma tête un matin, après avoir croisé mon voisin. J’entends déjà certaines voix s’élever en affirmant que chacun d’entre nous est unique. Oui, mais je venais de comprendre qu’être un peu plus unique que les autres présentait d’indéniables avantages. J’avais donc eu affaire à Brice, l’étudiant occupant un appartement au deuxième étage, juste au-dessus de chez moi. Notez bien qu’il aurait pu habiter juste en-dessous, cela n’aurait rien changé à l’histoire, je pense que c’est important de le préciser. Je ne sais pas pour qui il s’était pris, mais il s’était permis de me prendre pour quelqu’un d’autre. Autant vous dire que je l’avais mal pris. Pas lui, mais le fait qu’on me prenne pour un autre alors que j’avais mis tant d’années à savoir qui j’étais, et à me sentir bien comme cela. Lui, je l’avais pris avec des pincettes car il était schizophrène. Enfin c’est Jean-Luc qui l’affirmait, et je lui faisais confiance. Un comble, non ? Le type qui en plus de se prendre lui-même pour d’autres, prenait les autres pour ce qu’ils n’étaient pas. Bref, je ne m’étais pas attardé mais ma décision avait coulé de source. Il fallait que je devienne quelqu’un coûte que coûte ! En étant connu, ce genre de mésaventure ne devrait plus arriver.
Je m’étais tourné vers Jean-Luc, justement, mon voisin d’en face. Bien sûr, « me tourner » était une expression puisque je n’avais eu qu’à lever la tête. Et d’ailleurs, dans cette affaire, qu’il vive juste en face de chez moi n’avait pas plus d’importance que pour Brice, vous l’aurez compris. Lui, ce n’était pas n’importe qui ! J’avais donc tout fait pour me glisser dans sa peau. Côtoyer un illustre personnage devait m’empêcher de rester un illustre inconnu. C’était sans compter sur sa réaction ! Un sacré caractère ce Jean-Luc. Une fois saisi que je voulais me mettre à sa place, il m’avait remis à la mienne, avant même que je n’aie eu le loisir d’esquisser le moindre mouvement. Comme s’il ne me remettait pas ! Comme quoi, la place devait être enviable ! Je n’avais pas insisté mais j’étais revenu à la charge quelques jours après de manière beaucoup plus subtile. J’avais fini par me sentir un peu lui, tout en ne notant pas de changement quant à mon statut. Aucune éclaboussure de célébrité ne parvenait jusqu’à moi. J’étais un peu perdu. J’étais lui et moi à la fois. Je souhaitais me démarquer, mais c’était précisément en cherchant à être singulier que j’étais devenu pluriel. Je ne savais plus qui j’étais et où j’habitais. Oui d’accord, il m’aurait suffi de relire le début de ce texte pour me situer, mais quand-même, avouez que c’était troublant. Je ne savais plus à quel Saint me vouer. Il y avait de quoi en perdre son latin. Heureusement, je n’avais jamais fait de latin, c’était sans doute ce qui m’avait sauvé !
Une idée m'avait alors traversé l'esprit. Et si je changeais de nom ? En me renommant, je deviendrai par la force des choses renommé...
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Ainsi qu'une très belle interprétation de ce même texte par Christian Carpentier à découvrir sur l'iPaginaSon
Ainsi qu'une très belle interprétation de ce même texte par Christian Carpentier à découvrir sur l'iPaginaSon
dimanche 2 mars 2014
Mathieu Jaegert - Y'a pas plus rasoir qu'un téléphone, et vise versa
Y'a pas plus rasoir qu'un téléphone,
et vise versa
Benoît avait saisi brusquement son rasoir électrique pour appeler le service après-vente. Son téléphone portable ne fonctionnait plus. Privé du répondant qui faisait son charme, il n’était pourtant pas encore tout à fait aphone, émettant par intermittence quelques borborygmes étranges. Mais il n’obéissait plus ni au doigt ni à l’œil. Benoît, après un bref et rassurant examen ophtalmologique, s’était rendu à l’évidence la mort dans l’âme, quand son joujou, lui, avait rendu l’âme. Ce foutu portable n’était plus fichu d’aligner trois caractères. Deux mois seulement qu’il l’avait ! Une bien mauvaise opération que l’opérateur indélicat l’avait poussé à réaliser. Il avait donc composé le numéro du magasin sur son rasoir. Non, les téléphones intelligents n’avaient pas le monopole des applications et des usages multiples. S’ils étaient capables de prévoir le temps et de réchauffer le café, pourquoi un rasoir ne pouvait-il pas lui aussi prétendre à des activités plus excitantes, et notamment passer des appels ?
C’était à ce moment précis que tout avait basculé. Peu coutumier encore de la manipulation, Benoît avait mis en marche le rasoir, ce qui avait eu le don d’énerver son portable. Dans un dernier souffle, l’invention dernier cri s’était manifestée par une alarme stridente signifiant que le niveau de bruit recommandé par l’Organisation Mondiale de la Santé venait d’être dépassé. Le calme revenu, une autre sonnerie s’était déclenchée. Benoît l’avait programmée en guise de rappel. Prodigieux ce qu’on pouvait faire avec un téléphone portable ! Rassuré par le fonctionnement de ces applications, le jeune homme avait consulté sa montre. Il était 11h30, et c’était bien à cette heure-là qu’il devait aller…Où devait-il aller déjà ? L’alarme, sur un air de Beethoven, sonnait encore, mais elle ne lui disait rien. Il avait complètement oublié ce qu’il ne devait pas oublier, et précisément ce que la sonnerie était censée ne pas lui faire oublier. Benoît s’était pris la tête entre les deux mains et avait aperçu un message sur son poignet droit. Celui-ci détaillait les types d’alarmes et leurs correspondances. Beethoven indiquait l’heure d’aller chercher sa fille chez la nourrice. Soulagé, Benoît n’avait cependant toujours pas appelé le service après-vente, et il ne parvenait plus à arrêter son portable. Il sonnait fort, de plus en plus fort, ça en devenait pénible.
Soudain, en nage, il s’était redressé dans son lit. Son téléphone, comme tous les matins à 7 heures, faisait office de réveil. Tout semblait aller très bien pour lui. Benoît était le plus heureux des hommes mal rasés. C’était la réflexion qu’il s’était faite en se dirigeant vers la salle de bain, muni de son téléphone. Sa fille se réveillait doucement. Il n’allait pas tarder à connaître le niveau de forme de son portable. L’application « couche pleine » lui avait permis de détecter ce que son nez ou son bon sens ne savaient plus faire depuis longtemps. Son mobile avait su scanner le flash code. De quoi le rassurer pour de bon.
Benoît s’était alors saisi de son rasoir électrique et avait appuyé sur « on ». Une, deux, puis trois fois, en vain.
Mathieu Jaegert - En bons termes autour du bon mot
En bons termes autour du bon mot
Avec la démultiplication des chaînes de télévision, le besoin en façonneurs de mots s’est accru brusquement. Des auteurs qualifiés pour préparer les interventions spontanées en apparence seulement, de présentateurs en mal d’inspiration. Il en faut de l’imagination pour se démarquer et rivaliser de formules bien senties. Tout un métier !
Un ami m’a alors suggéré de fonder une école du mot. Je l’ai pris au pied de la lettre, au mot même ! Je vais donc ouvrir rapidement une école de Génie sémantique incluant l’option bon mot. C’est la plus motivante, elle me tient à cœur. Pour garantir l’obtention du diplôme, il est primordial de travailler d’arrache-pied du poignet, au plus près du mot, et de se poser les bonnes questions. Après tout, un bon mot, c’est quoi ? Le bon mot est tout à la fois passable, puisqu’on se le donne, et mieux que passable car il est censé faire rire, et faire rire au bon moment. L’auteur ambitieux, tissant sa toile destinée à régner durablement, doit faire mouche le plus souvent possible. Le bon mot sait taper dans l’œil sans être tape-à-l’œil. En réalité, il faut aussi qu’il tape dans l’oreille de l’auditeur ou du téléspectateur. Mais avant tout, il sécurise les animateurs et leur permet, avant d’être face aux caméras, de prendre les devants pour assurer leurs arrières.
Je vais peu à peu développer les outils pédagogiques. Les salles de travaux pratiques seront toutes équipées de pinces sans rire, de marteaux classiques pour enfoncer le clou d’une blague mal amorcée et même de pinces plates pour celles qui pourraient tomber à plat. Les marteaux piqueurs, eux, seront utilisés uniquement en dernière année pour les piques caustiques.
Paradoxalement, il n’y a pas de hiérarchie du bon mot, tout juste quelques règles à respecter. Pour rester en haut de l’affiche, mieux vaut ne jamais dire un bon mot plus haut que l’autre, et toujours en posséder au bas mot deux ou trois de secours. D’autre part, il est absurde et vain de chercher des bons mots pour certaines émissions. Ainsi, dans « les chiffres et les lettres », seul le compte est bon. Le mot, lui, a plutôt intérêt à être long. Et c’est bien connu, qui dit long ne dit pas forcément bon. Non, ici, étant donnée la moyenne d’âge des spectateurs, si le mot est audible, ça suffit.
Il est souvent conseillé d’adopter la concision, faire rire étant plus facile quand on dit en deux mots ce qu’on peut dire en un comme en cent. D’ailleurs, « en deux mots » est une façon de parler, ça peut être moins encore ! Toutefois, lorsque l’auteur se lance à demi-mots dans des formules subtilement amusantes, il lui faut produire un effort plus important. En effet, un demi-mot ne sera bon que s’il est doublement drôle !
Enfin, délaisser les superlatifs est particulièrement indiqué car « bon », c’est mieux que « meilleur », cela évite le complexe de supériorité qui menace tout bon mot et son auteur !
Les déchets étant importants dans l’écriture de bons mots, un module complémentaire qui fait ma fierté a été ajouté. On y apprendra à écrire directement ceux – et uniquement ceux – qui seront conservés à l’antenne. Et pour la part minime qui ne le serait pas, ils seront immédiatement réhabilités en vue d’autres émissions. C’est fort, n’est-ce pas ?
En tout cas, passez-vous le mot, le recrutement est ouvert !
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