Cliquez sur ce violoniste dessiné par Loÿs Pétillot pour découvrir également son talent et son humour de plume
Puis cliquez maintenant sur ces si jolis traits esquissés de l'amour d'un père pour sa fille émerveillée et heureuse, et ainsi découvrir mots et passions de la petite Joëlle Pétillot devenue grande!
Tous droits réservés sur ces deux dessins de l'artiste Loïs Pétillot
Le premier homme de ma vie restera à jamais pour moi une silhouette nerveuse, bouffarde de marin vissée au bec, visage mince et anguleux barré d’un sourire trop rare, et de longues mains aux doigts pleins sachant tout dessiner. J’ai grandi à ses côtés en trouvant, comme tout enfant, absolument normal tout ce qui l’entourait, la flopée de livres sur divers peintres, celle sur le far-west que je dévorais ; et cela parce que mon dessinateur de père, illustrateur fin et précis, ayant donné vie de son crayon agile à nombre d’histoires de cette époque, n’eût pas conçu tant il avait une haute idée de son métier, de dessiner « un indien ». Le moindre sioux ou cheyenne était représenté avec les attributs, vêtements, armes et chevaux d’un sioux, ou d’un cheyenne. Et s’il s’agissait d’un navajo... Eh bien il dessinait un navajo, certainement pas un apache.
Personne ne dessinait les chevaux comme lui.
Dans les divers ateliers qui furent les siens, se trouvait entre autres livres une petite brochure, probablement un catalogue d’exposition très ancien.
Les reproductions ternies n’en demeuraient pas moins fascinantes, et je tournais et retournais ces pages odorantes, fleurant le passé et l’inaccessible, où figuraient des personnages pensifs noyés d’une étrange pénombre. Une pénombre illuminée. La source de lumière, souvent masquée, était le plus souvent une chandelle, et la main de l’artiste était si habile qu’il me semblait la voir vaciller.
Oui, c’est ainsi que je fis connaissance avec la pénombre. Mais pas n’importe laquelle. La fausse obscurité, la lumière sourde, l’or diffus régnant sur les visages terriens et absolus nés d’un peintre au nom simple et doux que je répétais à l’envie, comme on fait d’un lieu mystérieux : Georges de la Tour.
Je me souviens qu’une note honorable en version latine me valut la promesse d’aller voir un jour, en vrai, quelques toiles accrochées sur les murs vénérables du Louvre.
Ce fut ainsi que je plantai mes douze ans pétrifiés face à une nativité dont la simplicité rustique me toucha, quand les ors et les colonnes entourant les madones aux voilages insolents de richesses me laissèrent, sans jeu de mot, de marbre.
Je suis restée un moment, terrassée par la douceur.
Les carnations veloutés, la grâce paysanne de cette Vierge enfin humaine, le sommeil profond de ce nouveau né qui se ressemblait, loin, si loin de ces petites choses graisseuses tenues par de maussades Marie sur certaines toiles apercues dans les salles précédentes, seigneur, ces bébés plein de plis ressemblaient à des vieillards miniature, pire, à des sharpeï.
Là , la lumière tombant en douceur sur les visages, la rondeur, ce bébé charmant que l’on voulait prendre un moment... La paix sur les hommes de bonne volonté, pourvu qu’ils aient une chandelle à portée de mains, et qu’ils la masquent un peu.
Le silence aussi. Georges de la Tour est le peintre de la lumière, celui de l’ombre, et du silence.
J’ai su d’autres peintres plus tard, éprouvé d’autres claques, connu d’autres rencontres de la même profondeur, sur la route d’Emmaüs, avec les pélerins peints par le Caravage, par exemple...
Mais jamais ce moment précis de la découverte, cet instant où ce que l’on croit connaître , parce qu’on a tourné vingt fois les pages d’une brochure usée, pulvérise toutes certitudes en faisant naître un regard.
Il me faut dire un peu plus : ce moment prenait aussi toute sa mesure parce que je l’ai vécu la main dans celle de mon père, cette grande et belle main aux doigts noueux qui savaient tout dessiner.
Cette main devenue bien trop légère depuis, sur mon épaule.
C'est le nom du stalag où un tout jeune homme a passé cinq ans barbelés en Allemagne, loin des siens, ,entre 1939 et 1944. Ce poème, écrit en ces temps difficiles, portait son espoir. Il nous est transmis par sa fille, Joëlle Pétillot. "
XI B
Ils
surgirent tout d'un coup après le pain d'épices en passant
par le vasistas (l'habitude des portillons automatiques) Ce
fut d'abord un vélophage de la Garennes-Colombes qui humait
l'Auto avec un tarin à piquer des gauffres un vrai museau de
resquilleur Il atterrit, les pieds dans le plat, (le vieux plat
qui n'a qu'une oreille et où mourait doucement une pomme de
terre chaque jour renaissante) Un gentil zéphyr
d'avant-guerre l'avait raflé au métro St Lazare alors qu'il
sortait par l'entrée pour attraper le midi vingt-trois. Nous
le serrions sur notre coeur notre
coeur poussiéreux gros de larmes de quatre ans quand il
s'écria : "poussez pas !"
Un petit
vieillard serrant d'une manche prudente une serviette
fatiguée le téléscopait par derrière Il s'excusa
vaguement le saluant d'un melon myope et partit d'un
pas menu et circonflexe de professeur de mathématiques tourner
autour du poêle qu'il prenait pour une vespasienne
"De
la belle !de la belle ! rien que de la belle ! eraillait une voix
de vin blanc-citron C'était la marchande de laitues. Le
corsage blanc étalé sur son commerce, elle ombrait le trottoir
de la rue Lepic d'une jupe en cloche Un accroche-coeur bien
ciré posait sur son front un point d'interrogation
castillan Une grosse bulle d'indifférence où se reflétaient
les arches du Palais Royal enfermait une sarrigue séculaire tâtant
dune main de momie la liste des lots non réclamés qui
passait la tête par la poche de son ventre
Sémaphore
aux armes de Lutèce double comète argentée, l'agent
Leclerc stoppait d'un trille impérieux une cohorte de scarabés
ronflant se flairant le croupion se tâtant du pare-choc La
Simca, poisson pilote collait au ventre du
Madeleine-Bastille requin vert au nez de bull-dog. Le cabriolet
deux cent un louchait de ses yeux jaunes sur une
matrone-panhard en robe de mariée tirant ses jupes sur des
pieds ballons Un éphèbe casqué de gomina contenait,
d'un discret gant de pécari, une mercédès écarlate ; elle
rotait à petits ronrons par un oesophage annelé lui
traversant six fois
un
nez en ciseau à froid.
Un
insecte équilibriste à thorax de laine
sinuant
comme un toréro, se bloquait des deux roues devant une ligne
de champignons blancs. Il repartit, à l'arraché, pour
essaimer la "sixième" dans des séchoirs où des
dames mangées d'ombre pendaient une presse cosmopolite avec
des pinces à linge. Un Noir de la place Blanche corps de
flanelle grise glissant sur des fuseaux crevettes
arborait
une petite tête de Prosper brûlé
coiffée
d'épinards. Une
fille aux lèvres impossibles promenait un incendie d'Oréal à
travers des vieillards truqués et des sauterelles
asexuées sorties du fashionable; elle fendait la foule d'un
sein cônique, comme une figure de proue.
Derrière
un bouquet de coucous un cocu à carreaux montait un tandem
aluminium gréé
d'une poupée aux cuisses de café crème (Toto de Billancourt qui
la filait depuis Fontainebleau avait découvert ce jour là qu'il
y avait des biches au bois)
Un Potawe au golf courait
la gueuse, Yves le Boulanger la soulevait entre le pouce et
l'index le front frangé comme un bébé japonais et le clairon
au poing gauche Un Jules à la sauvette sortait d'un pébroque
subtil des thunes de cravates (Allez la p'tite dame, rien que
d'la qualité !)
Le zouave de l'Alma attendait
d'un pied immuable le prochain raz de marée... Une
péniche bicolore à contre-courant exhalait une âme de
mazout en
forme de pneu...
Un télégraphiste illuminé essayait de
capturer une ablette entre Bercy et le viaduc d'Auteuil...
Les
bouquins séchaient dans des boites incolores, qui faisaient la
queue sur le parapet...
Notre Dame s'envolait sur un
nuage de pigeons
"Je vais chercher le jus" Dit
l'homme de vaisselle, d'un oeil humide