Le mot du jour

Qui suis-je?


LA VOIX DE L'ÉCHO

POUR LE PLAISIR DE TOUS: AUTEURS, LECTEURS, AUDITEURS...

vendredi 18 juillet 2014

ANNA LOGON - « A SILENTIO »




MISE EN VOIX EN ÉCHO ANNA & TIPPI










« A Silentio » (*)





J'ai si froid.





Prise dans les glaces d'un monde lassant de ses urbanités égoïstes, fatigantes des bruits d'individualités, nourris de fades superficialités. Où tout et tous se doivent entrer impitoyablement dans une sacrosainte case née d'une grille d'ordinateur. Ce nano-ingénu se sophistique, les cellules tableuses se multiplient autant qu'elles se rétrécissent.

«... Vous n’êtes pas.... Alors peut-être seriez-vous ?... Ah, non ?... Nous sommes désolés... » Quelle blague de pseudo humanité ! Allons donc, vous n’êtes ni ennuyés, ni confus, et encore moins peinés... de rien du tout ! Au moins, l’absence sur votre clavier azerty d’une touche « cas particulier » peut justifier le simulacre de votre navrement. L’humain est simplement... dedans... ou dehors...

«... Surtout, n’hésitez pas à revenir vers nous... quand tout ira mieux». Mieux ?... Et à quel moment dois-je donc me gausser ? Phrase aux lames d’emporte-pièce. Mais ce jour-là, qu’aurai-je besoin... de rien, puisque tout sera à portée.



Je maudis l’inventeur de la règle, celle géométrique en bois ou de plastique qui, un jour, a permis de tracer ces tables recensant, n’attendant qu’à être noircies, ou non, d’une croix.

Je hais celles prescriptives, administratives, réglementaires, ordonnant conventions et pensées. Leurs mathématiques devenant lois ont tout autant une glaciale rigueur métallique. Vous êtes dans ou hors, nulle alternative. Être hors case, c’est sortir de la norme, devenir inclassable, hors d’une société bien millimétrée. C’est être « rien », mourir à petit feu, sans devenir. Attention, je ne fais aucunement allusion à l’humain aux déviances volontaires, au miséreux d’un univers dé-apprivoisé, au famélique perdu sur un morceau de terre déshéritée. Je parle d’un aujourd’hui dit « civilisé », le nôtre !



« A bove ante, ab asino retro, a stulto undique caveto »

Prends garde au bœuf par devant, à l’âne par derrière, à l’imbécile par tous les côtés. Travaille l’ami... Charpente sans relâche ! Érige entreprise ou empire ! Sue plus de sang que d’eau ! Ne compte ni jours ni nuits ! Cotise surtout et sans cesse, remplis leurs caisses à ras bord sauf la tienne ! Élabore mille et vains rêves ! Un jour, sans comprendre pourquoi, toi aussi tu seras « hors case» !

Les germes d’une banquise assassine m’étreignent, je suis lasse de me battre contre des moulins sans vent. Ce n’est plus mon regard qui se cogne à ces paupières closes. Mon corps sarcophage stigmatisé, lui aussi, m’abandonne. Mes jambes s’éreintent de me porter, mes mains désonglées paraissent cent ans, mes poumons asséchés aux soleils synthétiques rêvent d’oxygène nuages. Pourquoi se reconstruire quand tout mon être s’épuise dans ces courants sans air. Je ne suis qu’un grain qui ne fait que passer dans le cristal du temps. Ma tête, elle-même implose d’un trop-plein de vide. Double lutte, une de trop.

S’endormir, doucement étourdie d’insidieuses pharmacopées. Garder pour moi mes dernières pensées, dans l'intimité de mon esprit nébuleux, tant qu'il est encore vivant. Partir les pieds nus, sans rêves ni espérances. Abandonner, tout, aux dieux ou aux diables s'ils en veulent. Mes paumes en psaumes épuisés délaissent désormais la plume et le crayon.





(*) « Par le silence »








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Anna - 14 Juillet 2013 ©




jeudi 17 juillet 2014

ELSA/CATHERINE DUTIGNY - CARNETS SECRETS SUITE 16













Suite 16



Il se retint de lui dire qu’elle évinçait la réponse. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui en manquait. Il la connaissait assez pour savoir que s’il la brusquait, elle se claquemurerait dans une hostilité stérile. Sans doute lui préparait-elle, sous sa mine à présent indifférente, une argumentation qu’il aurait toutes les peines du monde à battre en brèche. Il la considéra, penchée sur ses bouteilles, silhouette décharnée, accentuée par le noir de sa robe et son cœur se serra.   

- Si tu as du scotch, je ne suis pas contre… répondit-il, en essayant de colorer d’une pointe d’entrain sa voix.

- Je m’en doutais un peu…  le porto n’a jamais été ton apéritif favori…

Elle sortit du buffet un flacon aux trois quarts rempli d’une liqueur blonde ainsi que deux verres à whisky, les posa sur la table basse, puis invita son frère à se servir en premier. Elle profita de l’attention qu’il portait à remplir son verre pour aborder le sujet qui le tracassait.

- Je ne peux ni ne veux parler à François. Que veux-tu que je lui dise… Il me prend pour une vieille tante qui n’a plus toute sa tête, qu’il ne voit jamais et il ne connait de moi que les cadeaux que je lui envoie pour Noël. C’est parfait, rien à redire… je l’ai voulu ainsi. Vous êtes et resterez ses parents adoptifs. Les seuls qu’il connaisse et qui aient de la valeur à ses yeux. Je ne vais pas bouleverser sa vie du jour au lendemain. Bouleverser ! que dis-je… plutôt détruire, oui ! Lui dire quoi, Jean ? Que sa vraie mère ne sait pas qui est son père ? Que le seul qui aurait dû l’être, ne l’est pas, je suis formelle, les dates ne concordent pas, mais qu’en revanche entre le Blandin et le Waffen SS, Kurt Steiner, il n’a que l’embarras du choix… Tu souhaites que François prenne sa mère pour une pute ! Il y a des vérités que l’on doit garder secrètes. Il est trop jeune encore, il ne comprendrait pas… et quand bien même… Imagine, oui ! imagine un seul instant que je découvre que c’est Blandin ou Steiner le type qui est à l’origine des accusations portées contre Ronald, alors non seulement sa mère aurait couché avec d’autres hommes, mais en plus avec celui qui a prétendu que le seul qu’elle ait aimé et qui n’est pas son père biologique, était un collabo et aurait fourni des informations stratégiques aux Schleus pendant l’occupation! J’ai à l’époque utilisé la seule arme que j’avais, mon corps, pour arracher mon mari à cette usine et aux allemands et François est le fruit empoisonné que j’ai porté neuf mois pour rien, Jean, pour rien… puisque Ronald est mort. Toi et Louise, vous êtes les seuls à m’avoir soutenue. Pas un instant, vous n’avez hésité à adopter cet enfant illégitime et soi-disant abandonné. Vous lui avez donné de l’amour, vous avez fait de lui un jeune homme civilisé, intelligent et heureux de vivre. Et maintenant tu voudrais que tous ces efforts, les vôtres, les miens soient réduits à néant ? Découvrir que sa vraie mère est vivante et qu’en plus c’est sa tante, tu crois que cela lui suffira, qu’il s’écrira « Bonjour maman, quelle joie de savoir que ma tatie est ma mère ! », qu’il ne voudra pas connaître également son père ? Allons Jean… et c’est toi qui me demandes d’être raisonnable…

Ses yeux lançaient des flammes tandis que sa main serrait le verre de whisky à s’en faire blanchir les jointures des doigts. Son frère soutenait son regard nullement surpris par sa tirade. Il en était même satisfait. Elle venait de lui apporter dans le feu de sa révolte les arguments qu’il attendait pour avancer les siens.

- Marthe, je ne te fais aucun reproche, mais tu oublies une chose. Dans peu d’années François sera majeur. C’est un garçon brillant. Je compte beaucoup sur lui pour le voir un jour reprendre derrière moi la direction de l’usine. Un garçon brillant, mais aussi d’une sensibilité extrême et il est hors de question de lui briser le moral, de le casser avec des révélations malsaines. Depuis un an ou deux, il nous pose des questions sur ses origines. On voit bien que cela le perturbe. Dès qu’il aborde le sujet, il s’en veut et nous demande pardon, mais tôt ou tard il voudra en savoir plus. Les conditions de son adoption sont tellement rocambolesques. Un bébé déposé sur notre perron !… Il est aussi têtu que toi parfois, tu sais… et parfois aussi, je le trouve triste, abattu, lui dont les éclats de rire ont si longtemps égayé notre maison. Louise et moi l’avons élevé comme  notre fils et quand Sabine est née, cela n’a rien changé, bien au contraire. Nous formons une vraie famille unie, que je croyais solide, mais il m’arrive maintenant d’avoir des doutes…  je ne veux que rien ni personne ne vienne se dresser entre nous, sauf si des indiscrétions, des rumeurs empoisonnent notre existence. C’est la raison pour laquelle, je trouve ton idée d’enquête fâcheuse et dangereuse. Dangereuse pour lui, en premier lieu. Un déballage sordide l’atteindrait de plein fouet. En revanche, il n’y a que toi, moi et Louise à savoir que Ronald n’est pas son père. Tu pourrais facilement mentir sur les dates et faire passer Ronald pour son vrai père. Ce sera un moment difficile pour tous, très difficile, mais puisque Ronald a été blanchi, il pourrait être fier de son père devenu une victime… tu me suis ? Je te jure que je ne pense qu’à son bien, à son avenir… et ce secret est tellement lourd à porter que je crains qu’un jour Louise ne craque et ne lui dise la vérité… enfin en partie…

Il avala d’un trait son whisky, soudain moins convaincu d’avoir su développer des arguments capables d’ébranler la détermination de la Marthe. Lui-même avait des difficultés à envisager sereinement l’impact sur son fils de telles révélations. L’incertitude occupait son esprit, mais il avait soulagé sa conscience et laissait la décision finale à sa sœur. Là, était le but réel de sa visite et il n’avait pas failli. De son côté, elle l’avait laissé parler sans l’interrompre, sans manifester le moindre sentiment. Il ne savait quoi en penser, sauf, de manière confuse, que les minutes à venir seraient décisives. Il redouta cet instant et le calme avec lequel elle prit la parole, ne lui annonça rien de bon.

- Tu veux ajouter un nouveau mensonge à un autre ? Tu ne crois pas que François en a déjà son lot plus que de raison. Il faudra que je lui explique pourquoi je l’ai abandonné et aussi pourquoi lorsque Ronald a été blanchi, il y a de cela cinq ans, je ne me suis pas manifestée. Pourquoi, je n’ai pas été tout de suite lui dire la vérité et le récupérer. Tous ces pourquoi… Non, Jean… je préfère mille fois que François fantasme sur ses parents naturels, s’invente des géniteurs irréprochables ou victimes de la barbarie nazie, des Juifs déportés, des résistants arrêtés par la police de Vichy ou par la gestapo… que sais-je… n’importe quoi est préférable à la vérité. C’est François que j’ai vu hier, sans doute en rêve sur le toit de la maison, et son regard en disait long sur la haine dont je le pense capable. J’en ai la chair de poule rien que d’y repenser. Si je t’ai demandé de me trouver le nom de celui qui est à l’origine de la mort de Ronald, à toi et à personne d’autre, c’est justement pour éviter que tout n’éclate au grand jour. Tu es bien entendu en droit de refuser. Si tel est le cas, je sais ce qu’il me reste à faire. Je vendrai cette ferme à laquelle je tiens plus qu’à la prunelle de mes yeux et avec l’argent, je prendrai le meilleur avocat, devrais-je le faire venir de la capitale et là, oui, on en entendra parler… et tout le monde sera éclaboussé. La boue ne demande qu’à se répandre et n’est guère regardante sur ceux et celles qui seront sur sa trajectoire. Quant à Louise, elle a su se taire pendant dix-sept ans, alors qu’elle continue à le faire…

S’envola alors, le peu d’espoir qui lui restait. Impossible de la faire fléchir. Il lui en voulut aussi du manque d’empathie qu’elle manifestait par rapport à sa belle-sœur. Louise ne méritait pas son mépris. Il garda son sang-froid pour ne pas envenimer la situation et garder la confiance de sa sœur.

- Et si tu obtiens ce nom que tu cherches tant, et qui semble plus précieux à tes yeux que la vérité due à ton fils, qu’en feras-tu ensuite ?

- Cela ne regarde que moi, Jean…




©Catherine Dutigny/Elsa, juin 2014




à suivre...

mardi 15 juillet 2014

MARCEL FAURE - 0096 à 0100 de La danse des jours et des mots

MISE EN VOIX MARCEL FAURE (Tippi votre écho en premier épisode)



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Mardi 27 décembre 2011 

Dans la rue, quand on croise un inconnu, on devrait sourire, lui parler, comme ça, pour rien, comme si on le connaissait depuis toujours. J'ai osé le faire.
Très vite il m'a indiqué la boutique d'un bouquiniste qui propose, pour une bouchée de pain, des ouvrages hors du commun. Comment avait-il deviné mon amour des livres ? Nous n'avions débité que quelques banalités, mais avec cœur, et il me lâche cela à brûle-pourpoint, touchant juste ce défaut de ma cuirasse. Vous verrez, insiste-t-il en tournant les talons.
En avant toutes, droit sur le rayon poésie. Beaucoup d'autoéditions dont les surplus invendables, une fois tous les amis mis à contribution se retrouvent ici en espérant preneur. Parfois quelques perles, et puis les grands classiques, Lamartine, Ronsard, Job, ... bon je vais vous épargner la liste de Hugo.
Hugo justement, Victor, c'est bien lui, un pavé. Mémoires apocryphes. Curieux titre, pas de date d'édition, 5 euros, j'achète.
J'ouvre au hasard ... Ce sera le tombeau de ma feuille :

" Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
De courir au jardin un peu chaque matin,
Elle attendait ainsi la feuille qu'on espère
Pour me l'offrir à moi, son vieux barbu de père. "

Cette version un peu bizarre, je l'avoue me convient parfaitement et feuilletant plus tard le livre, comme un oiseau qui passe, j'aurai avec elle une pensée un peu moins lasse. J'invoquerai alors, les arbres, la forêt et l'univers si vaste.





Mercredi 28 décembre 2011

Mon voisin, le peuplier se souviendra-t-il de sa dernière feuille de 2011 ? Dès le printemps, il aura bien plus à faire que de se lamenter. Toutes sèves montantes, il poussera le bourgeon jusqu'au soleil, offrira au vent ses premières feuilles timidement vert pâle, coconnera tendrement les fleurs et leurs secrets de graine. La vie quoi.





Jeudi 29 décembre 2011 


Lloydia a mis au four le pain à cuire. La maison embaume la croûte dorée. Fragiles et délicates senteurs, longuement s'imprégner les narines, mon cœur est plus léger. Et ce plaisir qu'elle a de cuisiner. Dehors, mon peuplier termine sa gravure de l'an.




Vendredi 30 décembre 2011 

Encore quelques mois avant que ne reviennent les hirondelles. Il reste encore un peu de paille dans l'étable et du foin dans la grange. Viens amour, allongeons-nous. Les murs de la chambre s'embrasent aux couleurs du couchant. Main dans la main, sur le couvre-lit sable, nos corps tranquilles et sages sur cette plage chaude et douce, nous dérivons.





Samedi 31 décembre 2011 


La frénésie s'empare à nouveau de la ville. Nous aurons droit ce soir au concert de klaxons. Gratuit, alors pourquoi s'en plaindre ! Troupeaux lâchés dans les rues de décembre broutant des morceaux de rêves bon marché. Il est temps de rentrer. Minuit, l'heure des vœux, des SMS et des grandes résolutions, la nuit trépigne sous le gui. L'année titubante franchit le pas.





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dimanche 13 juillet 2014

JAVA - « 176 EN NOIR ET BLANC » PARTITION 4 - QUATRE MAINS ANNA LOGON ET JAVA

MISE EN VOIX JAVA
sur Bernard Hermann le prélude de "Psychose" le film d'Alfred Hitchkock

Un piano de concert possède 52 touches blanches, 36 noires
À quatre mains, cela fait 176 petites notes qui s’entremêlent...

Tour à tour, les plumes d’Anna et Java se croisent
et en canon se répondent,
Voici leurs partitions...




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     Les notes de paix semblent un instant s’accrocher aux corniches de plâtre rêvant peut être de retarder ce qui va venir. Mais comme pour accéder à la supplique du virtuose, le second piano attaque sur un adagietto. Le rythme lent, le son clair et les vibrations régulières produites par les cordes semblent tomber en cascades du plafond peint et de la verrière éclairée de volutes lumineuses. Sur le clavier la main gauche semble se promener sur les touches blanches qu’elle avait ignorées jusque-là. Les mouvements des doigts sont presque imperceptibles. Loin de la frénésie qui les agitait tout à l’heure, les mains ne fouillent plus, elles cherchent par petits bonds. Les sonorités guerrières ont disparues, pourtant l’interprète ne cherche pas à faire amende honorable devant la grandeur de son prédécesseur, il décompose son thème comme une explication de texte. Le piano est polyphonique, il le démontre. Il est joie et tristesse, douceur et violence, la fougue impétueuse de la jeunesse et la sagesse de l’âge.  Un glissando, la main couvre l’ensemble des notes d’un  seul trait. On se dit que c’est fini, qu’il va laisser la place, déjà les regards se tournent vers l’Autre, on attend un adagio…



               Il ne viendra pas ; ou pas tout de suite. A peine la dernière note du glissando jouée, les deux mains reprennent possession du clavier pour une ouverture avec un accord renversé de quinte augmentée suivi par un ostinato qui inlassablement, répète les mêmes accords dans une dissonance étudiée. Au final c’est une orchestration lancinante et inquiétante qui prend toute la place pendant quelques deux minutes plongeant un auditoire en pleine confusion dans une sorte de transe hypnotique. Une angoisse harmonique sort du Steinway, s’installe… Et quand la dernière note arrive sans préambule, c’est comme un couteau de cuisine déchirant un rideau de bain. Comme tout à l’heure le visage se relève, doucement, mais il ne sourit plus comme s’il avait lui aussi de mal à se dégager de la gangue anxiogène qui s’était installée. Comme si, quoi que l’on fasse on n’échappe pas à ses démons. Quelques personnes se sont levées et se dirigent déjà vers les couloirs sombres menant à la sortie, ce sont les seuls bruits.







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samedi 12 juillet 2014

ANNA LOGON - « 176 EN NOIR ET BLANC » PARTITION 3 - QUATRE MAINS ANNA LOGON ET JAVA

MISE EN VOIX ANNA LOGON

Un piano de concert possède 52 touches blanches, 36 noires
À quatre mains, cela fait 176 petites notes qui s’entremêlent...

Tour à tour, les plumes d’Anna et Java se croisent
et en canon se répondent,
Voici leurs partitions...






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BACH - Fugue No. 2 in C minor, BWV 847 - Tempered Clavier


            Sur la gauche sortant à nouveau de l’ombre, la main tourne la page... BWV 847. Les yeux du pianiste se ferment avec délice, le visage radieux de laisser à nouveau ses mains gambader dans les blanches campagnes en triolets et sur les dièses escarpés. Ô Steinway merveilleux... offre à ses doigts le plaisir de caresser ton clavier bien tempéré. En do mineur, fais-toi délicate fugue, apaisante comme l’eau fraîche du ruisseau renaissant au printemps. Adoucit la fougue bouillonnante et furieuse de ton semblable ce soir si colérique. Calme les arpèges en mascaron dissonants de ce demi-frère qui assombrissent le contrepoint et l’harmonie. Déploie la douceur sucrée de tes feutres pour édulcorer les ardeurs des marteaux analogues rugissant sans vergogne. Cicatrise ses noires humeurs en l’enjôlant de mille boucles de tonalités bémolisées dont, seul, tu as le secret. Estompe l’emportement chaotique et cacophonique de ce jeune polisson qui affole l’auditoire par ses algarades tapageuses...







BACH - Prélude No. 21 in B flat major, BWV 866 - Tempered Clavier



            La partition s’effeuille à nouveau... BWV 866. Réjouis-toi rageur jumeau de cordes ! Entends ces milliers de couleurs en si bémol majeur descendre en frétillantes tierces l’ivoire escalier, et batifolant quatre à quatre en variantes ascendantes sur quelques marches noires. Les notes claires jaillissent rieuses une à une en point piqué ! Les fringantes triples croches éclaboussent en suites legato ! Les doigts voltigent allegretto en frivoles cascades toujours plus impatientes. Più crescendo, les grisantes modulations caracolent déjà sur les dossiers de velours rouges... Les croches en gouttes cristallines enflent le cœur des baignoires, les mesures s’accrochent en perles aux balcons et composent de chatoyantes guirlandes. À nouveau, les yeux des mezzanines pétillent, les fossettes s’épanouissent en un jubilant parterre. Pourquoi vouloir attrister ces pauvres âmes attentives ?


            Toi aussi, attendris tes cordes de vif acier avant que ne résonne une plus grave discordance...



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et




 partition 4 par Java...

jeudi 10 juillet 2014

ELSA/CATHERINE DUTIGNY - CARNETS SECRETS SUITE 15











un véritable extrait d'une Cour de cassation de 1945







Suite 15


Il leva les mains en signe d’apaisement, sourit à sa sœur, puis il reprit d’une voix douce.

- Marthe, cela fait presque vingt ans que tu cherches. Tu fouines, tu fouilles sans trouver la moindre preuve. Regarde-toi, regarde dans quel état tu te mets… Tu es encore très belle et tu t’habilles comme une vieille veuve, avec tes sempiternels habits de deuil. Ronald est mort, Marthe, laisse-le reposer en paix et regarde l’avenir en face, d’autant que si j’accorde du crédit à ton rêve, il s’agit pas que de Ronald. Et c’est plutôt de cela qu’il serait urgent de parler. J’insiste… tu aurais pu depuis longtemps refaire ta vie, vendre cette ferme où tu végètes et venir nous retrouver, le retrouver… Tu crois que c’est facile pour nous ? Il va falloir que l’on aborde très sérieusement ce sujet. Allons, je te demande de faire un petit effort. Affronte la vérité en face. Tu peux me crier dessus autant que tu voudras, mais au fond de toi, tu sais que j’ai raison. Ronald est mort… Marthe, je t’en supplie, sois raisonnable pour une fois dans ta vie…

Elle le toisa avec mépris.

- Ronald est là dans chaque endroit de cette ferme. Dans ces murs qu’il a repeints, dans les fibres de cette table sur laquelle tu viens de poser ta main et qu’il a fabriquée pour moi, sur ce sol qui garde l’empreinte de ses pas et que j’ai lavé mille fois à grande eau depuis son départ pour Limoges. Refaire ma vie ! Décidément mon pauvre Jean, tu accumules les poncifs, quant à vendre cette ferme qui fut celle de nos grands-parents, où notre mère est née et pas qu’elle, tu es bien placé pour le savoir… c’est au-dessus de mes forces. Et mes chèvres, tu y penses ?

Elle sembla soudain épuisée et se rassit de guingois sur  le siège en face de son frère, serra sa tête entre ses mains et laissa de minuscules larmes glisser de ses yeux. Un silence pesant s’installa entre eux. Arsène, sensible à toute modification d’ambiance, ressentit un poids de plusieurs tonnes fondre sur la pièce. Il n’avait manqué aucune miette de leurs échanges. Son bon cœur lui dictait d’aller se lover sur les genoux de la Marthe, lui prodiguer du réconfort, mais il jugea plus opportun de se faire oublier tant que les deux humains n’avaient pas terminé d’aborder un sujet qu’il pressentait aussi douloureux pour l’un que pour l’autre.

Entretemps, l’homme s’était levé et caressait d’une main la chevelure de sa sœur avec une douceur qui trahissait une profonde tendresse, tout en lui tendant de l’autre main un mouchoir de fine batiste.

- Came-toi, ma petite sœur. Je comprends parfaitement que tu tiennes à cette ferme et à tes chèvres. Tu sais, et je ne dis pas seulement cela pour te consoler, que tes fromages sont considérés comme les meilleurs de la région et je sais aussi que leur vente arrive à te faire vivre, mais peut-être pas assez pour entretenir tous ces corps de bâtiments dont certains tombent en ruine. Tes fromages, j’en ai dégustés dans les meilleurs restaurants de Limoges. Le cendré a beaucoup d’adeptes et c’est vrai qu’il est délicieux accompagné d’un verre de Valençay. Allez, sèche tes larmes et dis-moi comment je peux concrètement t’aider. Après, il faudra, que tu le veuilles ou non, que je te parle de François.

Il retourna s’asseoir sur le divan, attendant patiemment qu’elle ait essuyé ses yeux et guettant sans le moindre signe de nervosité une réponse de sa part. La Marthe releva la tête, les paupières rougies dans un visage aux traits plus apaisés. Elle tenta de sourire à son tour, les lèvres fermées.

- Oui, je sais parfaitement que mes fromages ont du succès. Vu le mal que je me donne, il ne manquerait plus qu’ils soient mauvais. Jean, si tu veux m’aider, voici ce que j’attends de toi…

Elle lui fit face. Elle inspira profondément et débita d’un trait ce qu’elle désirait lui dire, sans se préoccuper de ses réactions.

-  Jean, je me réjouis de ta réussite. Tu es en passe de devenir à Limoges un notable incontournable. J’ai même cru comprendre que tu visais la députation. Un député dans la famille ! Si nos parents étaient encore de ce monde, eux, les culs-terreux,  ils jubileraient… Ton usine, tes produits sont des références à Limoges. Tu gagnes très bien ta vie et ton appartenance au Rotary est connue de tous. Elle t’ouvre également pas mal de portes. Tu côtoies plein de personnes influentes… ne me dis pas le contraire, Louise s’en vante à chaque fois que l’on discute au téléphone. Elle ne peut pas s’en empêcher. Je veux que tu accèdes aux documents du procès de Ronald que je n’ai jamais pu consulter et qui sont restés secrets. Je ne représente rien pour eux… qu’une veuve éplorée et à moitié folle… alors que toi… Écoute… La gestapo était très bien organisée. Ils notaient tout et si Ronald a collaboré, il en reste des traces dans des archives. Je n’y crois pas, puisqu’il a été blanchi, mais tu dois vérifier. Le deuxième point, le plus important, c’est de trouver également dans le dossier, les éléments sur lesquels le tribunal d’exception l’a condamné à mort. Il y a eu au moins un témoignage, une dénonciation signée, un nom qui traîne dans leurs saloperies de paperasses…  c’est ce nom ou ces noms, s’ils sont plusieurs, qu’il me faut... Tu dois faire cela, pour moi et pour…

Elle s’interrompit, une nouvelle fois bloquée dans sa phrase. Pourtant, elle avait retrouvé toute sa superbe et sa détermination en imposait. Son frère la regardait avec admiration. Cette femme était un roc et il savait que rien ne la ferait changer d’avis ou plier sous le poids des arguments, aussi logiques soient-ils. Il tenta pourtant une ultime parade pour la sonder et essayer, sans trop y croire, d’adoucir sa position.

- Pour accéder à ton souhait, je vais devoir prendre des risques, impliquer des personnes qui n’hésiteront pas à se retourner contre moi si je trouve quelque chose de compromettant pour l’un d’entre eux ou pour l’une de leurs chères relations, expliquer pourquoi j’ai besoin de consulter ces documents, rendre tôt ou tard des comptes. Les gens s’affublaient souvent de noms d'emprunt et de faux papiers quand ils appartenaient à la résistance. Et si, ton homme était un résistant, il a sans doute aujourd’hui une réputation au-dessus de tout soupçon. Ça risque de faire des vagues, juste au moment où, comme tu l’as souligné toi-même, je brigue des responsabilités nationales. Les journalistes vont s’emparer de l’affaire, enquêter et sans doute remonter jusqu’à toi et pourquoi pas jusqu’à François. Je risque gros sur ce coup-là. Je ne te parle pas que de ma situation professionnelle, de mes ambitions personnelles, mais aussi et surtout de notre vie à Louise et aux enfants. Ta belle-sœur risque fort de craquer sous la pression. Elle n’a ni ta force de caractère, ni ta volonté farouche. Pour la dernière fois, Marthe, je te demande d’y réfléchir à deux fois. Je ferai ce que tu me demandes, si, et uniquement si, tu acceptes avant de parler à François.

La Marthe se leva en silence et se dirigea vers un buffet-vaisselier en bois de noyer à deux vantaux qu’elle ouvrit, libérant dans son geste l’odeur mielleuse de l’encaustique.

- Porto ou Whisky ? demanda-telle à son frère, avec un air absent.



©Catherine Dutigny/Elsa, juin 2014




à suivre...

mardi 8 juillet 2014

MARCEL FAURE - 0091 à 0095 de La danse des jours et des mots

MISE EN VOIX MARCEL FAURE




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Jeudi 22 décembre 2011 

Dans la fièvre insensée qui précède ces jours de fêtes, je ne suis qu'une girouette. Un jour tout chocolat, le lendemain ascète, regrettant mes débauches, je me débats dans mes contradictions.
La ville sonorisée, rythme le pas des promeneurs que les commerces avalent et recrachent plus lourdement chargés. Satisfaire aux coutumes me pèse. Pourtant, tous ces visages, pour une fois souriants, ne pestent plus contre la pluie, le froid, le verglas, et souhaitent que la neige envahisse les rues.
La ville, surchargée de lumières artificielles, fait oublier l'heure tardive. Le tramway bondé rallonge l'heure de pointe. Marrons grillés et vin chaud, personne n'a froid.
Un peu en retrait de ce carrousel échevelé, je guette l'insolite nargué par ce bonheur convenu que Noël convoque une fois l'an.



Vendredi 23 décembre 2011 

Garde-barrière. Hallucinant ! Un garde pour surveiller une barrière ! C'était pourtant la profession de mon père.
Près de la gare SNCF du clapier le passage à niveau est maintenant automatisé. Signalisation sonore, feu rouge et les voies sont protégées, le train peut passer. Avant, chaque passage à niveau était gardé et il fallait descendre la barrière manuellement. Le cheminot de service était prévenu par une sonnerie dans sa petite guérite. Mon père connaissait les horaires par cœur, il pouvait anticiper où retarder cette fermeture.
Ce passage desservait aussi le Puits Couriot, aujourd'hui le musée de la mine stéphanois. Des trains remplis de charbon manoeuvraient à longueur de journée. Monter, descendre, remonter, redescendre avec cette foutue manivelle assez lourde à manier. Une passerelle permettait aux piétons de franchir ce lieu sans danger, mais peu l'utilisaient, préférant se faufiler par le côté pour gagner ... le droit au repos éternel. C'était la hantise de mon père, que quelqu'un échappe à sa surveillance. Heureusement pour lui, aucun accident grave n'est jamais survenu pendant son service.
Une rue donnant accès à ce passage se nomme encore la rue de la Pareille. Enfant je l'écrivais rue de L'appareil, par confusion avec le mécanisme qu'actionnait mon père. Une recherche récente m'apprend que ce nom désigne une variété d'oseille, probablement une déformation de parelle. C'est tout du moins ce qu'affirme une notice sur une rue lyonnaise portant le même nom.
Mon père, pourquoi maintenant, alors que sur sa tombe, je suis vide et parfois un peu triste de ne rien éprouver. Je revois sa silhouette débonnaire et son sourire qui ne savait pas dire non.
Et c'est comme une flèche m'indiquant le chemin.



Samedi 24 décembre 2011 

C'est affreux, dans les rues il y a plus de Pères Noël que de gens normaux. Les enfants guettent désespérés, ne sachant lequel choisir. Ils ne savent pas non plus que minuit sonnera plusieurs fois, histoire de compter les fuseaux horaires.
Un enfant est seul dans la cohue. Caché dans la nuit, je surgis soudain. Barbe blanche naturelle, veste rouge, c'est moi.
- Papy, crie-t-il, joyeux et rassuré.
Allez vous rhabiller Pères Noël de pacotille. Papy assume, papillotes et bisous, Mamy n'est pas loin et tes parents préparent des surprises. Mais chut, j'en ai déjà trop dit.
Souviens-toi du chariot magique, de la lumière crue du flash, de cette photo où tu pleures un peu dans les bras de cet inconnu embarrassé de toi, de la bousculade devant l'allée de neige artificielle et moi qui, à ton age, passait devant ce stand, incrédule, indifférent, déjà dans la marge du temps.



Dimanche 25 décembre 2011

Chaque culture ordonnance le temps ... Les fêtes, les rites, supports de la cohésion d'un peuple, mais aussi de son oppression. Et la douleur infinie des exclus ...
Mais aujourd'hui, je ne veux retenir que les yeux qui pétillent, la lumière, l'étoile, le jour qui se lève comme une promesse accomplie et toutes ces petites mains chargées de rêves. Tes bisous sur mes joues.



Lundi 26 décembre 2011 

Elle tient toujours. Désormais seul vestige du printemps et de l'été, elle tient. Sur la plus haute branche, presque à la hauteur de ma fenêtre, rien que pour moi, elle tient, elle, la Mère Courage de toutes les feuilles. Le grand peuplier frissonne sous le froid, secoue ses branches pour se débarrasser d'un reste de givre.
Elle, impassible.
Debout, bien au chaud, chaque jour je la félicite, je l'encourage et je partage avec elle mon bol de sève, euh, de café. Cette façon désordonnée qu'elle a de résister à un léger brin de brise, elle panique. Je ne la quitte pas des yeux, je l'accompagne, je la soutiens. Si je savais grimper aux arbres, malgré les risques et le froid, j'irais la récolter pour que sa chute soit plus douce.
Elle cède.
Bien à plat sur l'air, je la vois hésiter lentement.
Les escaliers quatre à quatre, à chaque saut, mes reins se plaignent, je dois faire un bruit infernal. Avant qu'elle ne touche le sol, il faut ... je me dois ... vieux fou qui croit encore à ses jambes de vingt ans ... course folle dans l'allée ... plongeon, enfin glissade sur le verglas ... nez en l'air je la vois tourbillonner une dernière fois et venir se poser sur mon ventre.
Les voisins – pas de bobos ? – Non dis-je en souriant.

Ma main comme brancard, elle et moi nous gagnons l'ascenseur. Je vais lui faire un doux linceul entre deux feuilles d'essuie-tout. Demain je l'enterrerai dignement au creux d'un livre.





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jeudi 3 juillet 2014

ELSA/CATHERINE DUTIGNY - CARNETS SECRETS SUITE 14









étui à cigarettes gainé de crocodile




Suite 14



Suspendu dans les airs, à presque deux mètres du sol, toutes griffes sorties et canines saillantes prêtes à défendre chèrement sa peau, Arsène se retrouva face à un homme moustachu qui l’observait sous son chapeau en feutre Trilby, avec un sourire narquois.

- Tiens, je ne savais que ma sœur avait un chat !

Il n’émanait de l’étranger aucune vibration mauvaise, aucune onde maléfique, et le matou rétracta ses griffes pendant que l’homme le redescendait sur la terre ferme.

«  Que dois-je faire ?  se demanda Arsène.  M’enfuir ou jouer le rôle d’un chat rôdeur, voire d’un matou égaré qui réclame sa pitance ? Je suis un peu trop dodu pour faire pitié et je dois rester là, si je veux remplir mon contrat avec Jules… Qu’est-ce qui m’a pris ? Comment ai-je bien pu ne pas l’avoir entendu arriver ? »

Il détailla les vêtements de l’homme pendant que celui-ci ramassait deux grands sacs posés à ses pieds : trench-coat beige de bonne coupe, ajusté à la taille par une large ceinture, pantalon de flanelle épaisse gris anthracite qui chutait élégamment sur des mocassins noirs, chemise blanche et cravate  rayée, façon club. Un véritable dandy dans une cour de ferme ! Arsène reconnut les effluves d’une composition fraîche, boisée, avec des pointes de citron, lavande, verveine et de mousse de chêne. Un parfum que son bon maître appelait Monsieur de Givenchy et qu’il ne portait que pour les grandes occasions. L’étranger avait de la classe et Arsène venait de tomber sous son charme. C’est donc sans la moindre appréhension qu’il emboîta le pas du gentleman lorsque celui-ci alla frapper à la porte du logis de la Marthe.

Quelques instants plus tard, celle-ci apparut sur le seuil, un torchon de cuisine à la main.

- Jean, je ne t’attendais pas de si tôt ! Je suis tellement heureuse de te voir… Allez, viens, rentre vite.

La Marthe serrait dans ses bras l’homme encombré par ses paquets et qui la dépassait de deux bonnes têtes. Elle avait ôté son fichu, libérant une cascade de boucles couleur châtaigne sauvage qui enveloppait ses épaules et encadrait un visage aux traits délicats et aux pommettes hautes.

- J’ai fait avec les moyens du bord… la voiture est tombée en panne avant-hier et j’ai pris le car de sept heures quinze. Le prochain était à dix heures, mais tu m’avais semblé tellement inquiète hier soir au téléphone que j’ai préféré prendre le premier. Comme cela, nous aurons plus de temps pour parler. Je ne savais pas que tu avais un chat…

- Un chat, moi ? la Marthe éclata d’un rire sonore…puis son regard s’assombrit. Tu sais bien que depuis la mort de Cannelle, je ne veux plus de chat à la maison, souris ou pas. J’ai eu bien trop de peine…

- Et celui-là, il est tombé du ciel ?

L’homme s’était tourné en direction d’Arsène qui redoutait l’instant de la confrontation avec celle dont Jules lui avait brossé un portrait inquiétant. Il essaya de se montrer sous son plus beau jour, mettant bien en évidence le point d’interrogation qui lui attirait la sympathie des humains et laissa pendre un petit bout de sa langue comme un matou à bout de souffle.

- Celui-là ? Grand Dieu, non !… Attends… je l’ai déjà vu se promener dans le bourg… mais c’est la première fois que je le croise dans ma cour. Allez, Jean, entre… on ne va pas rester ainsi sur le pas de la porte à parler. J’ai des choses à te raconter et j’ai besoin de tes conseils.

Elle s’effaça pour le laisser passer.

- Et le chat, tu le laisses dehors ? Tu pourrais peut-être lui donner quelque chose à boire, il a l’air complètement déshydraté.

La Marthe soupira, puis acquiesça d’un simple mouvement de tête. C’est ainsi qu’Arsène se précipita dans la demeure, non pas comme un voleur, mais en tant qu’invité.

L’homme élégant après être entré et s’être délesté de ses paquets, de son chapeau et de son trench-coat, se dirigea directement vers la cuisine, ainsi qu’un vieil habitué, prit un bol de terre cuite émaillée et le remplit au robinet de l’évier d’eau fraiche.

- Tiens le chat, bois ça…

Arsène ne se le fit pas dire deux fois. En réalité, il n’avait nullement soif. En revanche, il avait compris qu’en se montrant docile, il pourrait depuis la cuisine écouter la conversation des deux humains et enregistrer dans sa mémoire les informations dont Jules avait tant besoin. Il se jeta sur le bol d’eau comme s’il n’avait pas bu depuis huit jours. Le stratagème réussit à merveille et l’étranger, satisfait de sa bonne action, rejoignit la Marthe dans la pièce à vivre.

- Bon, vas-tu me dire, maintenant que j’ai fait tout ce chemin pour te rejoindre, ce qui ne va pas ? Tu sais que j’ai à peine reconnu ta voix au téléphone et Louise est dans tous ses états.

L’homme s’était assis sur un divan drapé d’un velours rouge grenat, jambes croisées et venait de sortir un étui à cigarettes gainé de crocodile. Il prit d’un geste délicat une Lucky Strike sans filtre qu’il alluma à la flamme d’un briquet d’argent, en attendant la réponse de la Marthe. Celle-ci déposa un cendrier de cristal sur la table basse et s’assit en face de lui, la figure chiffonnée, les mains jointes comme à confesse.

- Aujourd’hui je vais mieux, rassure-toi… mais ta présence me fait toujours du bien. Il y a si longtemps que tu n’étais pas venu me rendre visite. Par quoi commencer ? Voilà… hier soir, j’avais allumé un feu dans la cheminée et soudain j’ai eu le sentiment de me volatiliser… Un malaise ? je ne sais pas… et je n’ai pas gardé un souvenir très précis de mon cauchemar, s’il s’agissait bien d’un cauchemar. C’était à la fois surnaturel et très réel… Comment t’expliquer ? Toujours est-il que je me suis retrouvée sur un toit, entourée d’une partie de la clique des Cormaillon, Blandin, Baillou, et d’Augustin, enfin je veux dire, sans doute de leurs spectres. J’étais très en colère. Une marée de haine en moi qui ne demandait qu’à sortir… et là, j’ai eu une furieuse envie de leur dire… Et puis, je n’ai pas pu, ma gorge s’est serrée comme prise dans un étau, car soudain sont apparus Jules, sa fille, tu sais la petite qui n’a pas toute sa tête et puis… lui… Il me regardait droit dans les yeux et j’ai senti comme un coup de poignard dans la poitrine… J’ai hurlé et je me suis retrouvée ici, assise exactement à ta place… les vêtements trempés par l’humidité de la nuit.

La Marthe s’arrêta, consciente de l’aspect décousu de son récit. Son frère l’observait en silence. Il tira sur sa cigarette une profonde bouffée et un nuage bleu s’interposa entre lui et sa sœur.

- Tu me crois folle ? Jean, dis-moi… est-ce que je perds la tête ?

L’homme écrasa sa cigarette à peine entamée dans le cendrier et se pencha vers la Marthe.

- Écoute Marthe, je pense qu’il serait temps que tu prennes soin de toi. Je te l’ai déjà dit et répété mille fois. Cette solitude dans laquelle tu t’es enfermée depuis des années a fini par avoir raison de tes nerfs. Tu ne peux pas vivre en ressassant toujours le passé. Il te faut une bonne fois pour toutes tourner la page.

À peine avait-il prononcé son dernier mot que la Marthe bondit de son siège et s’exclama en proie à une rage sauvage :  

- Tourner la page ! Voilà le genre de poncif que je déteste… Le livre que je lis, j’en connais tous les détails de la page précédente, et la précédente, et la précédente… Elles sont gravées là, dans mon cœur et dans mes entrailles…  Je peux te citer par cœur le premier paragraphe de la première page qui commence en 1943. Tout est gravé, écrit en lettres de sang. J’en connais chaque virgule, chaque mot et chaque point d’interrogation. Si c’est pour me dire ce genre de bêtise, tu peux repartir chez toi dès maintenant. Tourner la page ! Jamais, tant que je ne saurai pas qui a dénoncé Ronald… Tu entends !



©Catherine Dutigny/Elsa, mai 2014


à suivre...